Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

La Suisse déconfinera-t-elle ses musées le 8 juin? On reste dans le flou artistique

Le Conseil fédéral s'est exprimé avec prudence. Normal. Il ne faut pas oublier que les 1200 institutions du pays sont très différentes de structures les unes des autres.

L'affiche de l'exposition Spitzweg du Kunst Museum de Winterhour. Je ne l'ai pas vue. Mais d'ici août, qui sait...

Crédits: Kunst Museum, Winterthour 2020.

Ce sera le 8 juin. Enfin, peut-être. De toute manière, le quantième tombe un lundi, jour traditionnel de fermeture. La chose interviendra donc au mieux le mardi 9. De quoi suis-je en train de vous parler? Mais de déconfinement, bien sûr! Le Conseil fédéral «in corpore» s’est exprimé le jeudi 16 avril. Ses prudences verbales ont beaucoup amusé nos amis français. Ces malheureux n’ont il est vrai guère de quoi rire en ce moment avec leur gouvernement. Le sujet restait par ailleurs impossible. Comment fixer une date précise pour la réouverture de quelque 1200 musées suisses reprenant du service en même temps que les bibliothèques? Allez savoir!

D’abord, il me semblerait absurde de mettre les 1200 dans le même panier. Celui qui aurait récemment servi aux œufs de Pâques. Il y a les petits et les gros, les généralistes et les spécialisés, les publics et les privés et les urbains aussi bien que les campagnards. Chaque musée répond à sa logique. Chaque entité possède (ou non, et j’y reviendrai) son public. Tous les lieux n’organisent pas d’expositions temporaires. Celles-ci se révèlent d’ambitions très diverses. Qu’y a-t-il de commun entre un «block buster» prévu à la Fondation Gianadda (le prochain devait être une rétrospective Gustave Caillebotte), une exposition scientifique chez les Bodmer (l’affiche pour des manuscrits médiévaux vient de se voir placardée à Genève, alors qu’elle n’a jamais ouvert) et la nouvelle présentation semi-permanente du MEN neuchâtelois? Une chose dont je vous entretiendrai bientôt. Rien!

Inégalités de nature

Il faut donc admettre des différences. Envisager l’idée d’un cas par cas. Bref, faillir au sacro-saint principe d’égalité de traitement, même si celui-ci a aujourd’hui du plomb dans l’aile. Les musées ne sont pas égaux. Paradoxalement, ce sont les principaux (les plus riches et les plus fréquentés) qui présentent en ce moment le maximum de de problèmes. L’Hermitage de Lausanne a dû interrompre la course de «Le Canada et l’impressionnisme» après huit semaines. Le manque à gagner apparaît déjà lourd pour une fondation privée. Comme l’explique sa directrice Sylvie Wührmann, qui planche électroniquement avec son équipe depuis un certain temps, il faut trouver une porte de sortie. Il existe plusieurs scénarios (je devrais peut-être écrire «scenarii»), dont l’un se verrait retenu par les autorités compétentes. Pas si simple quand on est fréquenté par des écoles et des seniors (36 pour-cent, ces derniers!) voulant une visite accompagnée et guidée. Comment garder les distances et ne pas connaître de «bouchons» devant les œuvres quand on se trouve dans une ancienne demeure particulière avec vue plongeante sur le lac?

L'affiche de la rétrospective Hopper à Bâle. Photo Succession Edward Hopper, Fondation Beyeler, Bâle 2020.

Il y a donc ici aussi le problème de l’exposition arrêtée en plein vol. Surtout que le Canada devait en principe aller à Montpellier cet été... Que faire avec les assureurs? Quid des transports, ou au contraire du stockage? Le cas se présente également au Musée cantonal des beaux-arts de Lausanne (MCB-a), près de la gare. «A fleur de peau», sur la Vienne de 1900, inaugurait ou presque le nouveau bâtiment. Là, l’équipe de Bernard Fibicher s’est révélée réactive. Tous les prêteurs, sans exception, ont accepté de jouer le jeu après consultation. Ils attendront leurs œuvres aussi longtemps qu’il le faudra. La manifestation devrait pouvoir reprendre un jour. Et de toute façon, comment renvoyer en ce moment les colis internationaux? Cela dit, la jauge du MCB-a n’apparaît pas si énorme, en dépit de la taille imposante des salles. Faudra-t-il un système de réservation à l’avance? Une file d’entrée avec espaces de deux mètres, comme devant un supermarché? Et pas question de «lever le coude», comme aurait dit ma grand’mère, au bar. Celui-ci risque de rester longtemps fermé.

Gagnants et perdants?

Evidemment, il y aura du coup des perdants. Prenez la Fondation Beyeler, où les paysages d’Edward Hopper sont en ce moment au calme, pour ne pas dire au vert. C’est du privé. Celui-ci ne bénéficie pas (ou pas assez) de ce soutien étatique qui permettra à beaucoup d’institutions publiques de traverser l’orage. Le bâtiment dessiné par Renzo Piano se trouve en plus à l’intersection de la Suisse, de la France et de l’Allemagne (1). Autant dire qu’il doit s’attendre à provisoirement perdre une bonne moité de sa clientèle, vu la fermeture des frontières. Les Beyeler développent par ailleurs une politique de luxe, rentabilisée par la surabondance du public. Autant dire que la fameuse distance de sécurité y semble impossible. Or les frais semblent incompressibles à court terme, même si le «Goya» agendé pour juin (en tandem avec l’Espagne) n’aura sans doute jamais lieu. Il faudra sans doute par la suite que la Fondation se base pour un certain temps sur son fonds propre. Une fabuleuse collection qui devrait permettre de tenir le coup.

L'exposition du MCB-a pourra se voir prolongée . Photo MCB-a, Lausanne 2020.

A l’inverse, certains lieux n’attirent presque personne. Il s’agit sans aucun doute de la majorité des 1200 musées helvétiques. Le Kunst Museum (en deux mots, il y a aussi dans la ville un Kunstmuseum) de Winterthour se trouve dans ce cas, en dépit de ses qualités. Il résulte d’ailleurs d’une fusion d’institutions en détresse (Kern, Reinhart, Briner...) Difficile dans un autre genre d’attraper hors vernissage le méchant virus dans un endroit comme le Centre d’art contemporain de Genève (CAC), à la programmation très pointue. Quand on y est plus de trois en temps normal, je suppose que sa direction doit sabler le champagne. Victoire! Le CAC, tout comme le Mamco voisin, avait du reste proposé à la mi-mars de continuer avec une ouverture limitée à quelques personnes (2). Une offre balayée d’un revers de la manche cantonale. C’était pourtant réaliste. Les deux entités ont admis, ce qui me semble remarquable, qu’elles intéressaient un public fidèle, motivé, mais limité.

Un public de niche

Evidemment, avec ces dérogations, on favoriserait un public de niche au détriment des foules populaires. Cela peut sembler peu démocratique. Elitaire même, ce dernier adjectif s’étant vu diabolisé au dernier point depuis des années. Mais logique. Notons que je ne délire pas ici, ou alors que je le fais en bonne compagnie. Le ministre de la Culture français Franck Riester vient de déclarer au micro de France-Inter que certains tout petits festivals pourraient (conditionnel, tant les avis se bousculent outre Jura) se tenir cet été, alors que les gros tombent à l’eau. Une eau trouble, certes. Mais une eau que je mets ici à mon moulin. Chacun cherche en ce moment un avis confortant le sien. Une preuve supplémentaire qu’on avance dans le brouillard, alors qu’il fait pourtant si beau dehors!

La suite demain. Et quid de la réouverture des musées en France?

L'affiche de l'Hermitage de Lausanne. Photo Fondation de l'Hermitage, Lausanne 2020.

(1) Le second bâtiment, dû à Peter Zumthor, n'est pas encore entré en chantier.
(2) L'exposition Olivier Mosset du MAMCO est d'ores et déjà prolongée jusqu'en décembre.

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