Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

La Société des Arts genevoise a classé ses archives pour les mettre en ligne

Fondée en 1776, l'association acccompli un énorme travail grâce à Sylvain Wenger. Les milliers de documents reposaient plus ou moins en vrac au sommets d'armoires.

Quelques livres tirés des archives.

Crédits: Société des arts, Genève 2020.

«C’est bien vous?» Le doute peut légitimement planer le 7 octobre à la Salle des Abeilles. La conférence annoncée par la vénérable Société des arts à l’Athénée tient par la force des choses du bal masqué. Qui se cache derrière le tissu hygiénique bleu faisant penser à un épisode du feuilleton TV «Urgences» ou à l’abri d’un morceau de tissu bariolé plus sophistiqué? Je mets du temps à identifier mon voisin, avec comme il se doit un siège d’écart entre nous. Il s'agit de Frédéric Sardet, directeur de la Bibliothèque de Genève. Tout ce que la ville compte de savant et de patrimonial se retrouve en effet ici. Ou presque. Il y a toujours des absents. Manque ainsi Jean-Daniel Candaux, plusieurs fois cité dans les exposés. On ne peut pourtant pas dire que l’âge, soit disant devenu un motif de «fragilité», ait découragé des personnes mûres (voire très mûres) de se déplacer.

Dans la bibliothèque. Photo Société des arts, Genève 2020.

De quoi va-t-il être question sur le coup de 18 heures? Mais d’une bonne nouvelle, ce qui demeure plutôt rare en ce moment! Fondée en 1776, installée à l’Athénée construit pour elle en 1864, la Société des arts est arrivée au bout, ou presque, de son processus de conservation et de valorisation des archives. Prenant un coup de jeune, le catalogue a été mis en ligne. Il y a, en sous-sol, un petit espace afin que des chercheurs puissent consulter, comme chez le docteur. Mais je vais là un peu vite en besogne. Manquent ainsi les débuts. Il y a d’abord eu quatre ans de travaux, menés par Sylvain Wenger. «J’ai rencontré Sylvain après ses recherches doctorales», explique au micro Etienne Lachat, secrétaire général, qui ouvre les feux. «De là est né un projet de classer et inventorier 240 ans de patrimoine genevois.»

Un travail sérieux et honnête

Il a bien sûr fallu commencer par un dossier à communiquer aux éventuels mécènes. Je crois vous avoir parlé à l’époque. Un comité scientifique s’imposait aussi. Il est composé de Jean-Daniel Candaux (le revoici!), de Dominique Zumkeller, ex-président, de Fabia Christen Koch, actuelle présidente, d’Olivier Fatio, qu’on ne présente plus, et de Barbara Roth, assise juste devant moi. «L’entreprise devait bénéficier de leurs conseils.» Ainsi épaulé, le jeune Sylvain Wenger a pu mener son travail de manière «sérieuse et honnête». Le chantier s’est vu ponctué d’événements, histoire de maintenir l’attention sur le projet. Il y a ainsi eu trois colloques, deux expositions et cinq publications, dont je vous avais du reste (parfois) rendu compte. On arrive maintenant à bout touchant, avec la mise en ligne. Mission accomplie. Ce n’est pas tous les jours à Genève (mais là c’est moi qui parle) qu’une belle idée connaît une aussi heureuse conclusion.

L'un des salons de la Société des arts, dont les collections artistiques vont maintenant se voir inventoriées. Photo Société des arts, Genève 2020.

Fabia Christen Koch peut monter sur scène et prendre le relais. «La première fois que j’ai vu les archives, elles demeuraient presque inatteignables. Les papiers se trouvaient en haut des placards. Il fallait une échelle. Tout cela dégageait bien sûr un charme discret, mais il fallait agir. Des archives conservées dans de telles conditions peuvent être considérées comme mortes.» Le nerf de la guerre se révélait comme toujours l’argent. Il fallait des mécènes. Ces oiseaux rares ont fini par sortir du bois. La mise en oeuvre a pu commencer. «Nous nous sommes demandés où conserver ce patrimoine, et où consulter. La réponse était «ici». Des passerelles se sont tendues avec l’université voisine.» Un inventaire des collections artistiques est du reste prévu avec le professeur Frédéric Elsig, dont je vous ai plusieurs fois cité des ouvrages. Ce sera du sérieux. Si les peintures ornent bien les salons, les œuvres sur papier de la Société sont conservées depuis des décennies au Musée d’art et d’histoire. Il n’y a pas touché. Pas assez de personnel, prétend-il. Le projet futur se fera donc aux frais de la Société des arts, que je trouve en l’occurrence bonne pâte (1).

Un socle pour le futur

Mais voilà qu’Olivier Fatio prend le micro. On l’attend comme les élèves la récréation. Avec son éloquence mâtinée d’humour, Monsieur Théologie entame une «laudatio» d’Etienne Lachat et de Sylvain Wenger. «Je prends la liberté d’exprimer en nom collectif notre gratitude. Cette entreprise bien pensée, bien organisée et bien suivie a été menée en un temps record. Notre ADN est aujourd’hui consultable et le résultat me semble à la hauteur de notre société.» L’ouvrage n’est pas figé. «Je le vois comme un socle pour des projets à venir. Une conscience historienne va permettre une conscience historique.» Vous avez bien saisi j’espère la différence entre les deux adjectifs!

Sylvain Wenger. Photo Université de Genève, 2020.

Il ne reste plus à Sylvain Wenger, que j’imaginais déjà traverser la Salle des Abeilles la tête ceinte de lauriers, à terminer la partie informative. Le chercheur refait en bref l’histoire de la Société, fondée en 1776 «pour exciter l’émulation et répandre les lumières.» Ses débuts étaient plutôt économiques, voire agronomiques (il reste toujours une classe d’agriculture). Il était question de «beau geste», de «maîtrise des techniques». «Un incubateur d’innovations avant la lettre.» Tout cela ressort des quelque 180 mètres linéaires de documents, aujourd’hui explorés. En sont sorties 2000 notices «à enrichir», dont une partie s’est vue numérisée. «Les archives de la Société peuvent ainsi compléter celles de l’État, de la Ville ou de la Bibliothèque de Genève.»

Démonstrations réussies

Après qu’un comédien a lu quelques extraits des registres, avec le texte fondateur, un autre daté de 1791 (2) et le procès-verbal de l’entrée à l’Athénée en 1864, les visiteurs peuvent descendre au sous-sol dépoussiéré. A la queue leu leu, bien sûr, avec des distances presque sociales. Un auditeur toutes les deux marches. Ils regardent la place réservée au chercheur. L’ordinateur. Les livres restés sur les rayonnages. Des démonstrations sont faites. Réussies, ça marche! Il ne reste plus ensuite aux membres de la société, aujourd’hui rajeunie dans sa composition, qu’à participer au cocktail organisé dans les salons. Il y a les mêmes gens, cette fois sans masques. Un peu d’hypocrisie sanitaire ne fait de mal à personne. Du moins je veux l’espérer.

(1) Je l’ai bien sûr appris plus tard dans une conversation. Une récrimination au micro aurait fait désordre.
(2) Autrement dit à la veille de la cinquième ou sixième révolution genevoise du XVIIIe siècle.

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