Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

La série de livres "Peindre en France aux XVe et XVIe siècles" s'empare de Toulouse

Depuis 2011, il y a à Genève des colloques universitaires, conduits par Frédéric Elsig, suivis de publications savantes. Ardu à lecture, mais nécessaire!

Vierge à l'enfant. Fragment d'une miniature du Maître de Philippe de Lévys, 1533-1535.

Crédits: Couverture du livre.

C’est la suite du tour de France pour Frédéric Elsig et ses coéquipiers. Après s’être chauffés en 2011 et 2012, les marathoniens ont donné, à raison d’une étape par an, sept colloques à l’Université de Genève doublés de sept livres. Chacun d’eux illustrait une façon de peindre aux XVe et XVIe siècles dans une cité de ce qui ne formait pas encore alors un Hexagone politique. Tout a commencé par Lyon, ce qui n’était pas jouer la facilité. Presque tout a disparu ici de ce patrimoine pictural. Puis sont venus Troyes, Dijon, Rouen, Bourges ou Avignon. Des villes qui possédaient à cette époque une importance cardinale. Voici aujourd’hui sorti de presse l’ouvrage sur Toulouse. La «ville rose».

«Nous avons dû procéder cette fois de façon différente», explique Frédéric Elsig. Comme vous pouvez vous en douter, les historiens ne se sont pas rencontrés alternativement sur les bancs vermoulus d’Uni-Bastions et autour de la machine à café. Les questions parfois insolubles et les discussions communes ont passé à la trappe pour cause de pandémie. L’annulation s’est du reste faite tôt, notre Alma Mater ayant en bonne maman vite déconseillé les réunions à visages découverts. «Il n’était pas question d'annuler. Nous aurions perdu notre rythme de croisière. Tout s’est donc fait par échanges de textes sous forme de courriels. Les participants envoyaient leur contribution. L’équipe éditoriale relisait et faisait ses remarques.» Finalement, les choses se sont bien passées, et il en ira sans doute de même en 2021. «Le volume double sur Beauvais et Amiens se bouclera de la même manière chez SilvanaEditoriale. Nous espérons nous retrouver physiquement pour parler en commun de Tours courant 2022.»

Un état très lacunaire

Comme pour Lyon jadis (comme du reste face à presque toutes les cités françaises abordées!), les auteurs ne se sont pas attaqués à un sujet tout cuit. «La peinture produite à Toulouse aux XVe et XVIe siècles nous est parvenue de manière très lacunaire», prévient d’emblée l’Introduction. Il s’agit d’une litote. Sauf pour la miniature, qui a comme toujours mieux traversé l’épreuve du temps, il ne reste quasi rien. «Il s’agit là comme souvent», concède Frédéric Elsig, «d’un énorme puzzle dont n’auraient subsisté que quelques pièces.» Anonymes pour la plupart. Ou d’attribution hautement contestée. Tout au long des quelque 200 pages les auteurs, qui sont souvent des autrices, vont donc tenter de relier des vestiges avec des documents d’archives, eux aussi clairsemés. Ou peu précis. Il s’agit de fixer les contours de Guiraut Salas, du Maître de la Loge de Mer (mais comment s’appelait cet homme, au fait?) ou d’Aine Bru. Pour Antoine de Lonhy, c’est en revanche déjà fait. Les auditeurs des différents colloques ont souvent retrouvé cet artiste itinérant. Un SDF du tableau religieux. Il a par ailleurs bénéficié d’un livre pour lui tout seul en 2018 dans la collection «Les Ressuscités de l’histoire de l’art», parallèlement initiée par Frédéric Elsig chez Silvana.

Il ressort de cet ouvrage collectif savant, où les universitaires avancent en marchant sur de œufs, un panorama assez flou d’une peinture successivement massacrée par les Guerres de Religion, la mode de la peinture baroque et la Révolution française. Il y eut ainsi à Toulouse un grand bûcher des œuvres religieuses, ou illustrant la noblesse, le 10 août 1793. Nous sommes loin de l’Italie, où les panneaux peints médiévaux se comptent encore par milliers, voire par dizaines de milliers. Aucun vrai grand nom n’émerge dans cette ville à l’architecture par ailleurs magnifique. Nous ne sommes pas à Avignon. Amiens devrait révéler des œuvres plus importantes sur le plan créatif. Si Toulouse est bien languedocienne, elle connaît aussi des échos hispaniques. «C’est pour cette raison qu’outre les agglomérations périphériques, nous avons inclus dans ce volume Perpignan. Le cité ne deviendra définitivement française qu’après le Traité des Pyrénées en 1659», explique Frédéric Elsig. La chose offrait en outre la possibilité d’évoquer un modeste foyer artistique. Ce dernier ne ferait autrement l’objet d’aucune publication dans un tel cadre.

A la découverte des Changenet

Le programme «Peindre en France au XVIe siècle», qui se développe depuis maintenant douze ans à Genève dans un esprit d’une histoire de l’art assumant courageusement son parti-pris historique (et non politique, économique ou que sais-je encore), a suscité un ouvrage parallèle. Il s’agit, mais pour une fois de manière positive, d’un produit dérivé. Dans une communication remarquée sur Dijon en 2016, Carmen Decu Teodorescu remettait en question la paternité de la célèbre «Crucifixion» du Louvre, traditionnellement donnée à Josse Lieferinxe. Elle y avait reconnu une œuvre destinée au Parlement de Dijon à l’aurore du XVIe siècle.

Le panneau se voit aujourd’hui donné, avec un prudent point d’interrogation, à Henri Changenet. L’occasion de faire des Changenet (ils sont quatre, à cheval sur le XVe et le XVIe siècle) des Ressuscités de l’histoire de l’art. Le quatuor familial reçoit ainsi son album. Il comprend à la fois des textes scientifiques et une tentative de catalogue raisonné des œuvres aujourd’hui connues. La liste mêle panneaux d’autel et miniatures. Les artistes étaient déjà multi-média au Moyen Age. Notons cependant que, contrairement à ce qui se passe pour certains créateurs toulousains, il n’y a ici ni vitraux, ni fresques, ni tapisseries. Mais ça peut venir! L’histoire de l’art n’a aujourd’hui plus rien d’immobile. Il s’agit désormais d’une réécriture constante.

Pratique

«Peindre à Toulouse aux XVe et XVIe siècles», ouvrage collectif sous la direction de Frédéric Elsig, chez SilvanaEditoriale, 252 pages. «Les Changenet» de Carmen Decu Teodorescu et Frédéric Elsig, chez SilvanaEditoriale, 164 pages.

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