Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

La Semaine du Dessin à Paris, du côté des trois Salons

Salon du Dessin, Drawing Now, DDessins. Tout s'est chevauché, il y a quelques jours. L'ancien garde la cote. Le contemporain s'embourgeoise. L'émergent trouve tout de même sa place.

L'autoportrait de Mancini. Une des feuilles les plus impressionnantes du Salon du Dessin.

Crédits: Pandora, New York 2019

Quelle semaine! Du lundi 25 mars au dimanche 31, Paris aura vécu sous le signe du dessin. Ancien. Moderne. Contemporain. Je vous en avais déjà parlé sous forme d'annonce. Bien entendu, une partie de ce que j'avais dit s'est révélé fausse. C'est toujours ainsi quand on se lance dans la voyance. Et comme, en plus, tout le monde n'informe pas avec la rigueur voulue, il peut y avoir des confusions! J'ai ainsi découvert un quatrième participant suisse au Salon du Dessin. Il s'agit du genevois Reginart. Carine Tissot se situe toujours quelque part dans les coulisses de Drawing Now. Il y a enfin eu davantage de ventes aux enchères encore que prévu. Un après-midi, l'Hôtel Drouot en proposait ainsi trois à la même heure. Voilà ce qui s'appelle de la concertation!

Autrement, tout s'est déroulé selon le rituel habituel. Une centaine d'élus se sont retrouvés le lundi au Cabinet des arts graphiques du Louvre, aujourd'hui dirigé par Xavier Salmon. Les galeristes avaient à ce moment-là déjà présenté leurs trouvailles chez eux, hors Salon. Il s'agit pour eux de se situer aussi en amont que possible afin de trouver des bourses encore pleines. De belles feuilles génoises se voyaient chez Emmanuel Marty de Cambiaire dans une arrière cour, très chic tout de même, de la place Vendôme. Un tutti frutti de luxe garnissait rue Saint-Honoré les murs de Nicolas Schwed. Une collection à disperser se retrouvait chez Benjamin Peronnet, qui vient d'ouvrir son officine dans d'anciens bureaux rénovés, près de la Bibliothèque Nationale (1). En général, le meilleur s'était déjà vendu, et bien vendu. J'ai notamment noté là deux lavis fabuleux de Fragonard. Saisis au vol.

Peu de chefs-d'oeuvre

Après le Louvre, qui présentait notamment ses nouvelles acquisitions (dont un Cornelis Troost acheté la peau des fesses à New York), le Salon du dessin se vernissait le mardi soir dans l'ex-Bourse. Un endroit idoine pour les jeux d'argent. Il y avait là 39 marchands. Une qualité moyenne au dessus de la moyenne, mais peu de chefs-d’œuvre. Ils se font rares dans le domaine de l'ancien. Notons qu'ils sont en général vite partis. Un Bernardino Lanino à faire tomber les chaussettes (il s'agit, pour ceux qui ne le sauraient pas, de l'un des plus grands peintres piémontais du XVIe siècle) s'est vu happé d'emblée chez le vétéran Jean-Luc Baroni, associé pour l'occasion au sémillant Marty de Cambiaire. Idem pour les deux Lanfranco l'encadrant. Des études pour deux pendentifs de Santo Andrea della Valle. Une référence en ce qui concerne le premier art romain baroque. Dans un genre plus facile, un grand Guardi signé s'envolait chez les Aaron. Venise restera toujours Venise...

Chez Benjamin Peronnet, rue de Louvois. Photo fournie par la galerie.

Laissés dans l'ombre (les marchands se promènent en général avec une liste déchiffrable d'eux seuls), les prix étaient sans doute au niveau des attentes. Enormes. Mais il y en avait d'autres qui sentaient le cou monté, pour ne pas dire le coup monté. Avec 925 000 euros, vous êtes tout de même en droit d'avoir un sommet de la création du Belge Léon Spilliaert. Il s'agit d'un grand artiste symboliste, dans le genre dépressif ayant perdu son tube de Prozac. Eh bien, ce n'était pas le cas chez Lancz de Bruxelles! Une feuille de François Boitard, qui anticipait vers 1700 les artistes bruts, vaut normalement dans les 2000 euros. Venu de New York, Christopher Bishop demandait pour le sien (il est vrai particulièrement grand) 63 250 euros, «vu la conversion du dollar». J'ai d'abord cru que j'avais vu un chiffre en trop. C'était quasi le même prix qu'un superbe autoportrait à l'huile sur papier d'Antonio Mancini chez Pandora et davantage que la sublime maternité de Charles Angrand chez Jill Newhouse. Allez y comprendre quelque chose, même un verre de champagne à la main!

Abstraction dure et hyper-réalisme

Jacques Elbaz proposait, à des tarifs musclés, les œuvres en couleur de Jean-Baptiste Sécheret, né en 1957. Du contemporain figuratif très sage. Ce «solo show» aurait tout aussi bien ou se retrouver à Drawing Now, ouvert aux invités le lendemain. Septante deux galeries (soixante-douze puisque nous sommes en France). Le haut de gamme au rez-de-chaussée du Carreau du Temple. Le fond du panier (comprenez par là des émergents) dans les sous-sols. Comme je vous l'ai déjà dit, cette foire s'est gentryfiée, même si ses organisateurs préfèrent dire qu'elle est «aujourd'hui mieux installée». La présence d'entreprises comme Lelong, Thaddaeus Ropac, Xippas ou Karsten Greve accentuaient cette impression d'art arrivé. Peu de maisons suisses présentes, à part la Galerie C de Neuchâtel. Une habituée. Deux tendances lourdes chez les artistes. D'abord une abstraction pure et dure. Et, comme les années précédentes, un hyper-réalisme à même de démontrer le beau métier. J'avoue avoir été soufflé par celui de João Vilhena, qui remplissait les cimaises d'Alberta Pane. D'immenses compositions basées, mais en partie seulement affirmait-il, sur des photos volées sous les toits de Paris. Cela dit, pour en revenir à mon propos précédent, biens des stands m'ont semblé interchangeables avec ceux des participants les plus modernes du Salon. Le caricaturiste Chaval, dont je vais vous parler bientôt était ici chez Semiose. Pourquoi pas à la Bourse, après tout?

Un jour encore, et c'est DDessins qui est entré dans la danse. L'endroit, situé au fond de la cour du 60, rue de Richelieu restait toujours aussi séduisant. Mais là aussi, l'embourgeoisement menaçait, même s'il n'y avait strictement aucune publicité. Bob Vallois, qui fut un des rois de l'art Déco avec son épouse Cheska (une dame aux allures de cartomancienne) y était représentés avec sa nouvelle galerie de dessins contemporains! Il y avait heureusement aussi des débutants, comme Georges Franck, que j'ai connu dans l'art ancien. Et bien d'autres, exposant avec plus au moins de succès. Il n'en s'agit pas moins d'un vivier pour les créateurs présents et surtout à venir. Comme me le martelait la directrice, histoire que je fasse passer le message, bien des gens «aujourd'hui sous contrat dans des grandes galeries parisiennes ont commencé là.» Il y avait du coup des prix très doux. Mais pas toujours! C'est toute une nouvelle génération de collectionneurs qu'il s'agit pourtant aujourd'hui de former.

Je vais maintenant refermer la page. Pause entracte. Une case plus bas dans le déroulé de cette chronique, je vous raconte en effet les ventes. J'y étais. Du moins à quelques-unes.

(1) Dans le même immeuble du 10, rue de Louvois, le Lyonnais Michel Descours va prochainement installer une antenne. Il ne gardera à Lyon que sa galerie et sa librairie, renonçant ainsi à son magasin d'antiquités et son "Antiquariat" de livres d'art d'occasion.

Du même auteur

Les newsletters de Bilan

Le cercle des lecteurs

Le Cercle des Lecteurs est une plate-forme d'échanger sur tout ce qui touche votre magazine. C'est le reflet de vos opinions, et votre porte-parole le plus fidèle. Plus d'info


Image Footer

"Tout ce qui compte.
Pour vous."