Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

La Sammlung Reinhart expose courageusement quelques tableaux aujourd'hui contestés

Goya ou pas Goya? Watteau ou imitateur? Claude Lorrain ou copiste ancien? Les cimaises abritent ainsi des toiles à problèmes à côté de chefs-d'oeuvre patentés.

"La collation" d'Antoine Watteau... ou de quelqu'un d'autre

Crédits: Sammlung Oskar Reinhart, Winterthour 2020.

Dans ce qui fut jadis la salle à manger d’Oskar Reinhart, il y a bien les deux célèbres natures mortes de Goya, dont l’une représente des tranches de saumon. Elles voisinent avec un Manet et des Daumier. Il y se trouve aussi là deux portraits, naguère considérés comme des sommets du maître espagnol. Las! La critique récente a émis des doute sur l’un d’entre eux et carrément rejeté le second. Le catalogue de l’œuvre de Goya rétrécit de nos jours, à l’instar de certains lainages passés à la lessiveuse. Comme pour Rembrandt, il faut bien admettre qu’il y a eu non seulement des faussaires, mais des suiveurs parfaitement honnêtes. Goya est devenu une nébuleuse… Reste que les spécialistes tendent aujourd’hui à lui enlever des merveilles pour laisser parfois des créations médiocres en pleine lumière. On se souvient de l’affaire du magnifique «Isabelle Porcel» refusé par le commissaire de l’exposition Goya de la National Gallery (NG) de Londres, auquel la toile appartient pourtant. La NG lui a rendu son attribution flatteuse en 2016 aussitôt après la clôture de la rétrospective organisée un étage plus bas!

Comme tous les grands collectionneurs de son temps, le Zurichois (Winterthour se trouve dans le canton de Zurich) le collectionneur a connu ainsi des revers, ici posthumes. Aucune voix dissidente ne semble s’être fait entendre avant sa mort en 1965. Le domaine de la peinture ancienne formait, plus encore qu’aujourd’hui, un champ miné. Généralistes, les experts se montraient plus laxistes. Les analyses chimiques n’existaient pas. Ou peu. L’information circulait moins facilement. Les maîtres dits mineurs n’avaient été que mal étudiés. Encore existe-t-il aujourd’hui encore des allers et retours! Dans la salle suivante se trouve «La collation» d’Antoine Watteau, ici donnée à un imitateur. Watteau a été un peu trop regardé par des artistes de son temps, bien conscients qu’il avait lancé une mode. Hors, en consultant en ligne l’Abecedario Watteau, où la petite toile a été réétudiée en janvier 2020, je vois que la moitié des spécialistes (au moins) pense aujourd’hui à un original. D’autres y voient en revanche la main de Philippe Mercier, un très habile artiste à la carrière essentiellement anglaise.

Changement d'auteur

Normalement, les musées enlèvent une toile contestée très vite de leurs murs, comme si un imposteur allait troubler la tranquillité de leur établissement. Le syndrome de la pomme pourrie. Ce n’est pas le cas de La Sammlung Reinhart, qui a même consacré en 2015 une exposition à quelques cas douteux. Il y avait là un portrait d’homme de Géricault qui m’avait semblé très laid, mais il existe de vrais Géricault terrifiants. Dans la grande salle, la direction a donc laissé un grand Claude Lorrain, aujourd’hui considéré comme une copie d’époque. Un cabinet attenant abrite un beau Charles Jacque avec bergère et moutons. Il a sûrement dû se voir acheté comme un Millet. Son exact contemporain. En revanche, Oskar Reinhart ne semble pas s’être trompé avec Corot et Courbet, artistes pourtant problématiques s’il en est. Il possédait d’eux des toiles maîtresses, connues depuis longtemps.

Le bâtiment de la Sammlung Reinhart. Photo Tripadvisor.

«Si un beau tableau n’est pas de l’artiste envisagé, il est de quelqu’un d’autre», m’a dit il y a longtemps une historienne de l’art. C’est ici le cas avec un vaste paysage de Poussin. Exit Poussin! Ce tableau un peu sombre est redevenu un Francisque Millet, personnalité rare de la fin du XVIIe siècle. S’il ne signait pas, ce Millet-là gravait ses toiles. L’œuvre n’a évidemment pas changé. La seule différence serait sa valeur commerciale, au cas peu probable où la Confédération, propriétaire de la Sammlung Reinhart, devait une fois vendre le tableau. Il y aurait sans doute un zéro de moins. La chose illustre hélas moins la qualité de l’artiste que la bêtise humaine.

Ce texte suit un article, situé une case plus haut dans le déroulé de cette chronique, sur la Collection Reinhart de Winterthour.

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