Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

La Sammlung Oskar Reinhart de Winterthour propose les Courbet en sa possession

Le collectionneur a avait acquis une dizaine entre 1923 et 1963. Ils sont présentés dans la maison du Römerholz avec des prêts de Vienne et de Francfort.

"Le hamac" de 1845.

Crédits: DR, Sammlung Oskar Reinhart, Winterthur 2021.

Tout le monde rêve, même les réalistes. Il n’y a pas que le vrai dans la vie. Notez qu’on a beaucoup parlé de songes prémonitoires. Ceux qui se vérifient. Une idée à mon avis très littéraire. Je pense hardiment que Gustave Courbet (1819-1877) aurait du reste pensé la même chose. Lui dont la Sammlung Oskar Reinhart de Winterthour (qu’il ne faut surtout pas confondre avec la Stiftung Oskar Reinhart de la même ville) montre aujourd’hui les «Traüme eines Realisten».

De quoi s’agit-il? Avec deux ans de retard sur les discrets hommages ayant entouré le bicentenaire de sa naissance, la Collection montre ses Courbet en tentant de leur faire dire des choses. Elle en possède dix, légués comme le reste par Oskar Reinhart (1885-1965) à la Confédération suisse avec la grande maison du Römerholz faisant office d’écrin. Il est permis de penser que l’amateur avait rangé le Franc-Comtois parmi ses artistes favoris. «Le hamac», la toile la plus célèbre du lot, a été acquise en 1923. Quarante ans exactement plus tard, le Zurichois s’offrait encore le «Portrait de Gustave Mathieu». Entre-temps, il s’était intéressé à tous les genres développés par le peintre dans sa carrière, à la fois chaotique et redondante. La «question sociale», pourtant bien éloignée d’un collectionneur richissime (1), a interpelé l’homme, tout comme le créateur des marines, des improbables baigneuses ou des paysages jurassiens. Il semble pourtant permis de se demander si un acheteur aussi convenable aurait mis son grappin sur «L’origine du monde». Au cas où la toile, alors cachée, serait parvenue sur le marché…

Un précurseur des impressionnistes

Pourquoi cet intérêt? La réponse semble assez simple. Comme Camille Corot (1798-1975), dont Oskar Reinhart a par ailleurs acquis un nombre considérables de toiles, Courbet faisait pour Reinhart partie des pionniers de l’impressionnisme. Ce méthodique avait du reste acquis une toile très moyenne de Giacomo Guardi et de son atelier pour les mêmes raisons. Le mouvement initié par Renoir, Monet, Manet ou Sisley (Reinhart ne semble en revanche avoir possédé aucun Degas, ni aucun Pissarro) semblait le sommet de l’art occidental des années 1920 aux années 1960. C’était l’acmé. Tout devait y converger. Il ne s’était presque rien fait d’aussi bien avant. Ensuite commençait la décadence. Notons cependant que l’Alémanique a possédé quelques-uns de plus beaux Van Gogh et des plus somptueux Cézanne. Mais pour Picasso, il n’est jamais allé (contrairement à Emil G. Bührle) au-delà de la période bleue avec un portrait de 1901…

"La vague", dans une version de 1870. Francfort a envoyé une toile équivalente. Photo DR, Sammlung Reinhart, Winterthur 2021.

Comme Corot, ou par ailleurs Honoré Daumier, Courbet se situe donc au Römerholz à mi-chemin entre les importantes créations anciennes achetées par Reinhart et le bouquet impressionniste garnissant les murs de sa grande salle, à l’éclairage zénithal. Sans doute bien conseillé, le Suisse ne s’est pas trop trompé. On sait que, comme Corot du reste, le Franc-Comtois fait partie des artistes modernes dont l’œuvre pose le plus de problèmes d’authenticité. Les experts s’arrachent les cheveux depuis plusieurs générations. La famille Fernier, qui fait autorité depuis des décennies, doit être presque chauve. Comment démêler les réalisations autographes des imitations anciennes pour ne pas parler des toiles surabondantes sorties de l’atelier. Notamment à la fin, quand Courbet vivait à La Tour-de-Peilz. Je rappelle ainsi que le peintre genevois Emile Chambon (1905-1993) pensait détenir des dizaines de Courbet. Apparemment illusoires. Et que les dessins du peintre d’Ornans posent d’innombrables problèmes…

Le meilleur et le pire

Tout se révèle-t-il du coup excellent dans les œuvres présentées dans uns seule salle? Non. Accompagnée par une «Vague» venue de Francfort et un «Homme blessé» envoyé par Vienne, la série de toiles Reinhart illustre bien l’inégalité de Courbet, capable selon moi du meilleur et du pire. «Le hamac» tient de l’icône, avec sa jeune femme idéalisée laissant entrevoir un sein (et même deux!) dans la plus pure tradition picturale. «La Vague» maison est très bien. «Les casseurs de pierre» offrent le précieux reflet d’une grande toile disparue en 1945 lors des bombardements de Dresde. Il y a en revanche là une «Dormeuse» un peu douloureuse et un «Paysage en forêt avec un ruisseau» plutôt routinier. Cette variété de niveau ne va pas sans surprendre dans une collection où tout se voulait du plus haut niveau.

Accompagnée de quelques textes, cette exposition de poche se révèle certes bien pensée et bien faite. Elle demeure cependant sans surprise assez triste. Voire franchement déprimante. Le problème de la Sammlung Oskar Reinhart, laissée dans son jus, c’est de ne plus correspondre au goût du jour. Nous sommes ici dans une création des années 1950 et 1960, à la fois bourgeoise et terne. Il faut accomplir un réel effort pour admettre se trouver devant des œuvres capitales. L’atmosphère générale reste celle d’un mausolée. Et pourtant! Il se trouve ici des Manet fabuleux, un Poussin extraordinaire, les deux plus célèbres portraits de Cranach, un Bruegel l’ancien d’anthologie, un Ingres et un Géricault capitaux… Mais c’est comme sil le visiteur devait finalement les mériter.

(1) La famille Reinhart possédait par mariage l’énorme entreprise Volkart, spécialisée dans les denrées coloniales, du coton au café.

Pratique

«Courbet, Träume eines Realisten», Sammlung Oskar Reinhart am Römerholz, 95, Haldenstrasse, Winterthour, jusqu’au 2 janvier 2022. Tél. 058 466 77 40, site www.roemerholz.ch Ouvert du mardi au dimanche de 10 à 17h. Le mercredi jusqu’à 20h.

Du même auteur

Les newsletters de Bilan

Le cercle des lecteurs

Le Cercle des Lecteurs est une plate-forme d'échanger sur tout ce qui touche votre magazine. C'est le reflet de vos opinions, et votre porte-parole le plus fidèle. Plus d'info


Merci de votre inscription
Ups, l'inscription n'a pas fonctionné
Image Footer

"Tout ce qui compte.
Pour vous."