Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

La Royal Academy expose à Londres les autoportraits féroces de Lucian Freud

Mort en 2011, l'artiste germano-anglais s'est souvent représenté lui-même depuis les années 1940. L'homme s'est regardé sans complaisance dans son miroir.

Lucian Freud. L'autoportrait choisi pour l'affiche.

Crédits: Succession Lucian Freud, Royal Academy, Londres 2019.

Il a longtemps passé pour «le plus grand peintre vivant». Depuis 2011, Lucian Freud est un peintre mort. L'homme n'a guère trouvé de successeur. Et cela même si les Français verraient bien à sa place Pierre Soulages, qui fêtera, bon pied bon œil, ses 100 ans le 24 décembre. Il ne faudrait cependant pas mêler les torchons et les serviettes. Si le Britannique a donné durant des décennies un œuvre figuratif prolongeant une tradition séculaire, l'homme de Rodez se livre avec ses «ultra-noirs» à un exercice de décoration de luxe. Celui-ci me fait d'ailleurs penser aux plaques de chocolat Frigor noir.

Freud conserve tout son aura. La Royal Academy de Londres propose ainsi dans l'aile Sackler (un petit espace, comme suspendu dans sa cage d'escalier) une nouvelle rétrospective. Elle tourne autour d'un thème apparemment inépuisable. Il s'agit d'étudier les autoportraits du maître sur une soixantaine d'années. L'artiste s'est beaucoup représenté, de manière toujours plus impitoyable. Je pense non pas à Van Gogh, mort trop jeune, mais à Rembrandt, qui s'est vite donné des airs de grands vieillards. L'exercice est courant chez les peintres quand ils n'ont pas de répondants. Il faut dire que Freud exigeait beaucoup de ses modèles. Des dizaines de séance de pose immobile. Pour sa petite effigie en hauteur, Elizabeth II en avait promis huit dans une cave de Buckingham. Elle a fini par en accorder trente, mais avec le droit de parler. Freud avait trouvé la femme «très surprenante, toujours intéressante et étonnamment ouverte d'esprit.»

Du petit au très grand

Dans ses autoportraits, dont le premier date de 1940 (Freud avait alors 18 ans) et le dernier des années 2000, Freud n'a jamais utilisé la photographie. Il s'opposait en cela à son ami (ils ont tout de même fini par ses brouiller) Francis Bacon. Trop facile. Trop plat. Trop figé. Freud a donc utilisé des miroirs, parfois posés la tranche sur le sol, le haut touchant le mur. Ces glaces répondaient à sa nouvelle pratique, entamée dans les années 1950. L'homme avait alors renoncé à travailler assis, position jugée trop confortable, afin de se mettre debout devant son chevalet. Une attitude plus conforme à ses ambitions accrues. Il ne faut pas oublier que l'artiste, venu du dessin, a commencé par de petites choses. Puis il a élargi ses œuvres. A partir des années 1970, après l'adoption du Chemnitz White comme base à ses couleurs, il s'est attaqué à de vastes compositions. Il y ainsi fini par donner des toiles exécutées en pleine pâte. Un changement radical par rapport à ses débuts, où ses peintures à l'huile maigre ressemblaient un peu à des dessins coloriés.

Les autoportraits de Freud ont toujours davantage exploité sa nudité. Succession Lucian Freud, Royal Academy, Londres 2019.

Le parcours reste chronologique. Il part donc des années 1940 pour arriver jusqu'à la fin, même si son autoportrait «surpris par une admiratrice nue» de 2005-2006 n'est hélas pas de la fête. Il y a au départ des dessins, parfois conçus comme des illustrations. Viennent ensuite les premières toiles, d'inspiration vaguement surréaliste. Rien de bien décisif. Rien de réellement marquant. La première pièce vraiment importante que le visiteur de la Royal Academy ait à se mettre sous la dent s'intitule «Hotel Bedroom». Elle date de 1954. Freud s'y montre avec sa seconde épouse, allongée dans le lit alors qu'il reste éloigné près d'une fenêtre. Une vision particulièrement déprimante du couple. Lucian et Lady Caroline Blackwood devaient du reste divorcer peu après.

Un reflet ou deux pieds

Ce sont après les grandes années. Freud ne cesse de s'interroger sur lui-même, parfois caché par une plante verte ou avec un œil au beurre noir pris dans une bagarre avec un chauffeur de taxi. L'artiste n'a pas mené tous ses autoportraits jusqu'au bout. Un ou deux se voient ainsi montrés inachevés. L'homme en a apparemment détruit beaucoup. Comme Bacon, c'était un grand insatisfait. Le commissaire de l'exposition Jasper Sharp a donc dû aller chercher de midi à quatorze heures pour remplir ses cimaises. Freud, qui ne quittait jamais son atelier pour travailler, ne forme pas obligatoirement le sujet principal du tableau. Il peut s'y découvrir en reflet dans une vitre, sous forme de deux pieds tournant autour d'un chevalet, voire d'un portrait dans le portrait, comme dans le merveilleux «Deux gentlemen irlandais», exécuté en 1984. Un clin d’œil. Une présence. On pense ici à un autre Anglais (même si Freud est né en Allemagne). Il s'agit d'Alfred Hitchcock intervenant dans un ou deux plans de ses films.

L'autoportrait derrière une plante verte. Succession Lucian Freud, Royal Academy, Londres 2019.

L'exposition tient la route, en dépit d'un sujet un peu mince. Ce résultat est avant tout dû à l'importance et à la qualité de l’œuvre. Plus qu'à la réflexion autour de ce dernier. La chose ne constitue pas un reproche. Bien au contraire. Certaines pièces ont plus de été peu vues. Voire pas du tout. D'où une impression d'inédit. Une idée devenant pourtant difficile pour un artiste aussi peu productif. Il s'agit néanmoins là d'une rétrospective destinée à ses «fans». Une présentation comme celle du Centre Pompidou en 2011 (la dernière organisée du vivant de l'artiste) apparaissait tout de même plus riche et plus complète. L'actuelle possède, en dépit de ses mérites, un petit air de codicille après un testament. Elle vient en plus.

Pratique

«Lucian Freud, The Self-Portraits»,Royal Academy, Piccadilly, Londres, jusqu'au 20 janvier 2020. Tél.0044 20 7300 8090, site www.royalacademy.org.uk Ouvert tous les jours de 10h à 18h, le vendredi jusqu'à 22h.

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