Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

La Royal Academy de Londres propose sa 251e "Summer Exhibition" depuis 1769

Ici, rien ne change en apparence. Pourtant, l'institution a su s'adapter aux temps modernes en rajeunissant sans cesse ses cadres. Il y a 1500 oeuvres exposées à vendre.

La salle d'entrée de la "Summer Exhibition", avec ses animaux.

Crédits: Royal Academy, Londres 2019.

Cela fait 250 ans que cela dure. Sans modifications essentielles, à part un déménagement. Les «Summer Exhibitions» de la Royal Academy ne se déroulent plus à Somerset House, là où se trouve aujourd'hui le Coutauld Institute. Elles ont lieu depuis le règne de Victoria dans l'ancienne Burlington House de Piccadilly, dont le bâtiment original du XVIIIe, avec ses salons boisés et peints, subsiste quelque part derrière la lourde façade appliquée vers 1860. Le principe reste en effet le même qu'en 1769. Les Académiciens exposent leurs œuvres, en général à vendre. Il faut dire que la sélection de cet illustre aréopage a su s'adapter à l'air du temps. Tracy Enim, pour prendre un seul exemple, y fait aujourd'hui office de professeur de dessin, puisqu'il s'agit aussi d'une école. Or je vous rappelle que la dame avait commencé par faire scandale en exposant son lit souillé de cendres de mégots, de restes d'alcool et de préservatifs.

Il existe deux manières de célébrer un anniversaire. Londres avait choisi en 2018 de célébrer la 250e édition de ce Salon devenu unique au monde en raison de sa longévité. Celui de Paris a disparu depuis bien longtemps. Coup d'audace, la RA avait confié l'an dernier son organisation à Grayson Perry, dont je vous ai parlé à l'occasion de sa brillante exposition à La Monnaie de Paris. Je vous rappelle que Perry, par ailleurs marié et père de famille, travaille en travesti. Il s'est aussi fait connaître par ses articles de journaux dans le «Times» et ses émissions à la BBC. L'homme avait déjà conçu un accrochage pour le British Museum, dont il est devenu depuis un des «trustees». Perry a été distingué par Elizabeth II pour ses services rendus à la culture britannique. Il semblait donc la personne idoine pour opérer à cette «Summer Exhibition» d'exception.

Des tableaux jusqu'aux plafonds

Cette année, le choix du coordinateur s'est montré plus classique. S'il y a bien 250 ans que la manifestation existe, nous en arrivons à la 251e mouture. Christopher Le Brun, directeur de la RA, a donc désigné Jack McFayden, un membre paysagiste de 68 ans. Ce dernier a présidé à la sélection et accroché lui-même quelques salles. Le reste de cette besogne s'est retrouvé délégué à d'autres gens. Il faut dire qu'il y avait du travail. Tout le monde, en sus des membres de la RA, a aujourd'hui le droit de proposer une de ses créations au jury. Il en est ainsi arrivé 16 000 cette année. Le choix demeure bien sûr dicté en partie par la place. Même si le premier étage du bâtiment se révèle immense et très haut de plafond, il n'y d'espace que pour 1500 pièces environ. Le dixième. C'est peu et énorme à la fois. Comme en 1769, il y a donc des tableaux jusque sous la corniche, à six ou sept mètres du sol. D'où des problèmes de visibilité, même si les choses les plus petites sont comme de juste disposées au bas des cimaises. Il y a notamment là beaucoup de gravures.

Le Salon au XVIIIe siècle à Somerset House, vu par Thomas Rowlandson. La salle existe toujours. Photo DR.

Le nombreux public se promène avec un épaisse brochure de 216 pages. Tout y est écrit, y compris les prix. J'ai cependant noté que ceux-ci s'arrêtaient au dessus de quelques dizaines de milliers de livres. Ils deviennent ensuite confidentiels. Il ne faut pas oublier que de stars se retrouvent ici au touche touche avec de parfaits inconnus. Si le tarif le plus bas m'a semblé être 75 livres pour une estampe vendue à des dizaines d'exemplaires, il y a ainsi quatre Paula Rego à thèmes religieux, un James Turrell, un Anselm Kiefer, une photo monumentale de Wim Wenders ou deux maquettes de Sir Richard Rogers, puisque l'architecture fait ici partie des beaux-arts. Notez bien le «Sir». A Londres, la reine a l'anoblissement très culturel. Norman Foster, qui participe aussi régulièrement à la «Summer Exhibition», a aussi reçu son titre. Il est aujourd'hui baron Foster of Thames Bank (1).

Beaucoup d'acheteurs

S'il y a beaucoup de visiteurs, beaucoup d'entre eux se muent en acquéreurs. Signe des temps, ils peuvent le faire en ligne. Les Britanniques achètent de préférence anglais, alors que les Français boudent en général leurs artistes. Les murs se retrouvent ainsi constellés de points rouges. Il y a eu bien entendu de coûteux coups de cœur. Mais, comme je vous l'ai déjà dit, il y a également du bon marché. Dans le cas de photographies et surtout des estampes, c'est le nombre d'exemplaires vendus qui compte vraiment. Chacun d'eux est représenté par une pastille colorée, ce qui donne parfois l'impression de voir un véritable collier sous une gravure. J'ai noté parfois près de cent ronds rouges l'un à côté de l'autre. La chose ne va pas sans provoquer des effets moutonniers. Quand une vente a bien démarré, elle se poursuit tout au long des deux mois de la «Summer Exhibition». D'autres gravures, juste à côté, font en revanche un bide sans qu'on sache souvent pourquoi. La sculpture, présentée au centre des salles, garde cependant de la peine à partir. Trop gros. Trop encombrant. Trop lourd aussi. La salle animalière à l'entrée propose ainsi en 2019 des bêtes grandeur nature.

Bansky fait aussi partie des exposants de la "Summer Exhibition". Photo Royal Academy.

A la Royal Academy, le spectacle commence en général dans la cour, dont le centre reste occupé par la statue en pieds de Sir Joshua Reynolds, le premier président de la Royal Academy en 1768. L'espace se trouve aujourd'hui occupé par sept créations mahousses de James Housago. Un homme très à la mode. Je vous ai d'ailleurs parlé de sa récente rétrospective au Musée d'art moderne de la Ville de Paris. Ces sept monstres de bronze ont été fournis pas son galeriste Larry Gagosian. Inutile de préciser que leurs prix ne se retrouvent pas dans la brochure. La maison Gagosian n'a rien d'un supermarché, ou alors au contraire absolument tout. Difficile de faire plus «business» que Larry, qui a par ailleurs investi cet été le Palazzo Grimani de Venise avec Helen Frankenthaler. Je dois vous parler un jour de cette Américaine. Comme je vous dois un article sur le «BP Portrait Award», qui se déroule jusqu'au 30 octobre à la National Portrait Gallery de Londres. Cette exposition spécialisée existe non pas depuis 250, mais depuis 30 ans. Ce n'est déjà pas si mal!

(1) Rogers est pour sa par Lord Rogers of Riverside.

Pratique

«Summer Exhibition», Royal Academy, Piccadilly, Londres, jusqu'au 12 août. Tél. 0044 20 7300 8090, site www.royalacademy.org.uk Ouvert tous les jours de 10h à 18h, le vendredi jusqu'à 22h.







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