Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

La Royal Academy de Londres présente Félix Vallotton avant le "Met" de New York

Cette fois, le Vaudois a décollé internationalement. L'actuelle rétrospective est petite, mais très sélective- En gros, il y a là le meilleur de sa production.

"La visite", qui fait l'affiche.

Crédits: Kunsthaus, Zurich 2019.

C'est la gloire! Enfin. Une gloire aujourd'hui devenue mondiale. Félix Vallotton (1865-1925) a toujours été reconnu en Suisse. Il a peu à peu trouvé une place importante en France. Le Musée d'Orsay détient maintenant 35 de ses œuvres, les deux dernières venant d'entrer dans les collection via un don des époux Hays. De grand mécènes de l'institution parisienne, Monsieur étant cependant mort il y a deux ans. Il manquait la rétrospective anglo-saxonne. La voici. Après son étape londonienne à la Royal Academy, «Félix Vallotton, Painter of Disquiet» ira fin octobre au Metropolitan Museum of Art de New York. Il ne s'agit certes pas d'une grande exposition. Quatre-vingts œuvres en tout. Elle n'en tire pas moins le Lausannois hors de l'univers exclusivement francophone pour en faire un «world artist».

C'est Ann Dumas qui s'est chargée de donner une forme à cette manifestation organisée avec l'aide la Fondation Vallotton de Lausanne. Tout en rappelant qu'il s'agit d'une première pour le peintre en terre britannique, la commissaire souligne à longueur de lignes le côté «dérangeant», voire «inquiétant» d'un homme qui a commencé sous le signe de l'anarchie pour s'embourgeoiser après 1900 (1). Glissade bien connue des soixante-huitards. Mais, même après avoir épousé la veuve d'un grand marchand et obtenu sa nationalité française, l'homme a gardé des bizarreries. Son art demeure jusqu'au bout désagréable, du moins par certains aspects. Pensez à ses nus féminins, barbotant avec de l'eau jusqu'à leurs épaisses cuisses! Songez à certains paysages, volontairement sans relief!

Les bons choix

Il fallait opérer des choix dans une production finalement très abondante, comme le prouvent les énormes catalogues raisonnés de Marina Ducrey. Ann Dumas a quasi éliminé les dessins. Elle leur a préféré à juste titre les gravures, qui constituent pour certains la grande force de l’œuvre. Une force se situant aux débuts, même si Vallotton reprendra après 1914 ses ciseaux pour une nouvelle série de bois sur le thème de «C'est la guerre!». Pour ce qui est des toiles, qui devaient par obligation entrer dans les quatre salles plutôt basses de plafond de la Sackler Gallery (ce qui éliminait les plus vastes d'entre elles), Ann a préféré les premières décennies. Il y a des tableaux encore très réalistes des débuts, puis les créations Nabi, avec de grands aplats de couleurs stylisés. Ce sont alors des scènes d'intimité pleines de tensions. Ou des échos bruyants de l'univers moderne. Une paroi abrite ainsi le triptyque sur le thème du Bon Marché. Le grand magasin, déjà exalté par Zola dans «Au Bonheur des dames», peut devenir un sujet pictural vers 1900.

"Le bain" qui fit scandale à la fin du XIXe siècle. Photo Kunsthaus, Zurich 2019.

Les nus, la guerre, la nature morte et enfin le paysage occupent le reste des cimaises, repeintes en gris perle. Représentation classique, avec les bons choix. Les prêteurs ont compris l'importance des enjeux. Il fallait confier le meilleur à Ann Dumas. Cela ne veut par forcément dire des pièces volumineuses. Le célèbre «Nu» de 1897 se trouvant en temps normal au Muée de Grenoble reste minuscule. Mais il fallait que tout se révèle important. Par le sujet parfois. Il y a ainsi le portrait de Thaddée Nathanson, le créateur de «La revue blanche». Ceux de Félix Fénéon et de Gertrude Stein. Des sommets de la période Nabi s'imposaient. Le Kunsthaus de Zurich a donc envoyé «La Visite» de 1899, sur fond bleu, acquis par ses soins dès 1909, tout comme «Le Bain» de 1892. Une icône que l'institution ne laisse en principe jamais sortir, même si elle figurait déjà en 2013 au Vallotton parisien du Grand Palais. Une exposition intitulée «le feu sous la glace». Tout un programme!

Envois de Suisse

Beaucoup d'envois viennent de Suisse. Normal. Il s'agit de faire d'un héros jusqu'ici national une figure aussi planétaire que Ferdinand Hodler, applaudi à la Neue Galerie de New York en 2012. Ou que Jean-Etienne Liotard, présenté dans la même Sackler Gallery londonienne en 2015. Il semblerait aussi que, d'une manière plus générale, Orsay préparerait un panorama suisse pour 2021 ou 2022. Mais je n'ai pu en obtenir confirmation de cette nouvelle. Du coup, même le Musée cantonal des beaux-arts de Lausanne, qui ouvre son nouveau siège à Plateforme10 le 5 octobre, a confié plusieurs œuvres à Londres, et sans doute à New York. Il ne pouvait se permettre de rester un dehors du coup. L'occasion de faire briller Vallotton ne se représentera pas de si tôt chez les Anglo-saxons.

Bancs de sable. Un paysage de 1923. Photo Kunsthaus. Zurich 2019.

Je vous dis souvent qu'il y a trop d'expositions. Cela ne provoque pas que de la lassitude. Il y a aussi les collisions. Le portrait de Félix Fénéon eut sans doute été plus à sa place dans le double hommage que Paris consacre cette année au critique, écrivain et collectionneur. Quant à «La Blanche et la Noire», que possèdent les Hahnloser, on l'aurait plutôt attendue dans les salles d'Orsay présentant ce printemps «Le modèle noir». Il eut apporté un autre éclairage, la «black» à la cigarette occupant ici une position dominante. Mais c'est comme ça.

Achats en vue?

Pas de vains regrets! Ann Dumas, je le répète, a réussi son coup. L'échantillonnage présenté illustre, et bien, toutes les facettes du Vaudois. Et tant pis s'il n'y a de lui qu'un seul «Coucher de soleil» et si les mythologies manquent complètement au menu. D'indéniables chefs-d’œuvre compensent, de l'enfant au ballon vu de haut envoyé par Orsay à la composition mystérieuse où une femme accroupie, s'aidant d'une lampe, fouille la nuit dans un placard à la recherche d'on ne sait quoi. Une merveille encore détenue par un privé. Je vais du coup jouer aux imprécateurs. Il serait bon qu'un tel sommet finisse à Londres, à Washington, à Madrid ou à Berlin (2). C'est à ce prix (qui sera du reste fort élevé) que Vallotton deviendra vraiment une figure planétaire de manière pérenne. Si vous voulez mon avis, pour le peintre, les musées helvétiques ont déjà fait le plein.

(1) Ann évoque aussi la peinture d'Edward Hopper à propos de Vallotton, ce qui constitue un rapprochement intéressant. Elle parle aussi du cinéma d'Alfred Hitchcock.
(2) Le beau et grand nu de Vallotton récemment vendu un bon prix par Genève Enchères, avec le reste de l'appartement lausannois de David Sassoon, est parti pour un musée belge.

Pratique

«Félix Vallotton, Painter of Disquiet», Royal Academy, Piccadilly, Londres, jusqu'au 29 septembre. Tél. 0044 73 00 80 90, site www.royalacademy.org.uk Ouvert tous les jours de 10h à 18h, le vendredi jusqu'à 22h.

Du même auteur

Les newsletters de Bilan

Le cercle des lecteurs

Le Cercle des Lecteurs est une plate-forme d'échanger sur tout ce qui touche votre magazine. C'est le reflet de vos opinions, et votre porte-parole le plus fidèle. Plus d'info


Image Footer

"Tout ce qui compte.
Pour vous."