Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

La Royal Academy de Londres montre "Le nu Renaissance"

Venue de Los Angeles, l'exposition réunit des merveilles, du Titien à Bronzino, en passant par Michel-Ange, Raphaël et Léonard. C'est le propos qui manque ici de chair.

La "Vénus anadyomène" du Titien, peinte vers 1520.

Crédits: Royal Academy, Londres 2019.

Voilà un camp naturiste de haut vol! Pour quelques jours encore, la Royal Academy de Londres présente «The Renaissance Nude». Une exposition venue du Getty de Los Angeles, où les Américains ont pu la voir en début d'année. Elle regroupe une soixantaine d’œuvres, présentées dans la Sackler Gallery. C'est peu pour un thème aussi vaste. Le commissaire Thomas Kren a en effet pris en considération le sacré et le profane, l'Italie et les pays du Nord. Il y a même la Suisse, et j'y reviendrai. Mais soyons justes. La manifestation est arrivée en Angleterre sous une forme un peu amputée. Le célébrissime panneau de Jean Fouquet présentant une Vierge au sein dénudé (pour le reste, rien à redire), qui tenait la vedette aux Etats-Unis, brille ici par son absence. Il est retourné à Anvers, dont le musée reste pourtant fermé depuis des âges pour travaux.

Le propos se veut avant tout historique. Vers 1400, le corps refait son apparition dans les arts. Oh, il ne les avait selon moi jamais vraiment quittés! Il suffit de regarder les sculptures des cathédrales. Adam y est en costume d'Adam et les damnés vont en enfer dans le plus simple appareil. La nudité reste alors placée sous le signe de la honte, même si les gens se lavent davantage au Moyen-Age que dans les siècles suivants. Pensez aux étuves! Toujours est-il que le nu devient à la fois un thème et un mode de représentation au XVe siècle. La redécouverte des vestiges antiques n'y est pas pour rien. Le paganisme ôtait facilement le haut comme le bas depuis que le Grec Praxitèle avait dénudé sa Vénus de Cnide au IVe siècle avant Jésus-Christ. Les Italiens l'ont bien vu lors de la découverte de l'«Apollon du Belvédère» en 1489, puis du «Laocoon» en 1506.

Rideau final en 1563

Six ans plus tard, en 1512 donc, Michel-Ange dévoilait un plafond de la Sixtine où le visiteur ne peut pas lever un œil sans découvrir un sein ou une fesse. C'est un temps de permissivité artistique. Il ne va pas durer. Kren clôt son exposition en 1564. Pie IV, qui est pourtant un Médicis, ordonne alors de vêtir les personnages du «Jugement dernier» du même Michel-Ange, qui vient de mourir. Daniele di Volterra en retirera le surnom du «Culottier». Son intervention a pourtant sauvé la fresque du Vatican en ce moment de durable pruderie (1). La Réforme en 1517, le Sac de Rome dix ans plus tard, puis l'interminable Concile de Trente (1545-1563, mais il y a eu une pause de dix ans) ont joué leur rôle. En période de crise, la morale se resserre toujours. De bonnes mœurs doivent assurer la protection divine. Le Seigneur est obsédé par le sexe. Il suffit de relire son Ancien Testament. Rideau, au propre comme au figuré, pour «The Renaissance Nude».

Le "Saint Sébastien" de Bronzino. Notez la discrétion des flèches. Photo Royal Academy , Londres 2019.

Cela dit, le propos se ressent mal dans les quatre salles de la Sackler Gallery, qui aligne les chefs-d’œuvre. L'exposition n'a pas grand chose à dire, même si son catalogue, très illustré il est vrai, compte passé 400 pages. Vu le sujet, il serait mal venu de dire que l'exposition n'a ni queue ni tête. Mais il suffit qu'un personnage soit nu (ou presque) pour se retrouver là. Bien sûr, Kren répartit les toiles, les bronzes ou les miniatures par sujets. Il y a le nu chrétien, le nu humaniste, «Artistic Theory and Practice», «Beyond the Ideal Nude» et «Peronalising the Nude». Mais tout cela demeure de belles paroles. Un peu vides. Un peu creuses. Il fallait bien mettre chaque chose dans un tiroir. Celui-ci paraît du coup souvent interchangeable. Certains thèmes se sont par ailleurs vu escamotés, comme la nudité du Christ adulte, qui semble parfois avoir fréquenté les salles de musculation et de fitness avant son martyre. Il eut pourtant semblé passionnant de montrer les représentations avec sexe, puis avec sexe couvert après 1563, de l'enfant Jésus. Un signe théologique de son Incarnation en tant qu'homme. L'historien Leo Steinberg a publié un livre fondamental sur la chose en 1987, à une époque où l'on parlait peu de pédophilie. On a visiblement voulu ne pas choquer. Comment expliquer cela au public anglo-saxon actuel?

Participation suisse

Dès lors, l'exposition peut se visiter sans trop lire les textes de présentation. Il y a là des choses fabuleuses de la «Vénus anadyomène» du Titien d'Edimbourg au «Saint Sébastien» de Bronzino venu de la Collection Thyssen. A propos de ce dernier bienheureux, il faut signaler la plaquette de bronze de Moderno représentant l'homme complètement nu. Sans petit linge, ou "perizonium". Une rareté iconographique. L'«Allégorie de la fortune» de Dosso Dossi commandée par Isabelle d'Este et venue du Getty de L.A. fait davantage d'efforts pour dissimuler les «parties honteuses» sous des bouts de draperies. Les dessins sont naturellement fabuleux. Elizabeth II a prêté un Vinci, un Raphaël et un Michel-Ange. Côté sculptures, Faenza a laissé partir son «Saint Jérôme» de Donatello, taillé dans le bois. Il y a des gravures célèbres, notamment de Dürer, dont Thomas Kren trouve «Le bain des hommes» bien trouble, pour ne pas dire gay.

"Le bain des hommes" d'Albert Dürer, vers 1496. Un peu gay? Photo Royal Academy, Londres 2019.

Et qu'est-ce que la Suisse apporte, dans le clan nordique, aux côtés de Cranach, de Jan Gossaert ou de Hans Baldung Grien? Un fragment de retable des années 1508-1509, accordé par le Musée national suisse de Zurich. Dans le nu, Hans Leu le Jeune y fait très fort. Il s'agit d'une représentation partielle du «Martyre des 10 000», où des soldats romains christianisés se voient jetés sur de gigantesques épines. Le marquis de Sade aurait adoré. C'est pour l'amateur l'occasion de voir de près un panneau que le Landesmuseum cache Dieu sait où. Vous savez ce que je pense de cette institution n'en finissant plus de se chercher sans jamais se trouver. Elle ferait mieux d'organiser une fois une expo sur la peinture alémanique des années 1500. Il y aurait là des révélations.

(1) Lors de la restauration du «Jugement dernier», les repeints sont restés. Jean-Paul II, consulté, aurait (conditionnel) désapprouvé leur enlèvement. Quand on est pape et Polonais...

Pratique

«The Renaissance Nude», Royal Academy, Piccadilly, Londres, jusqu'au 2 juin. Tél. 004420 73 00 80 90, site www.royalacademy.org.uk Ouvert tous les jours de 10h à 18h, le vendredi jusqu'à 22h.


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