Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

La revue "Connaissance des Arts" publie son 800e numéro en ce mois de février

Né en mars 1952, le mensuel a connu une vie assez stable. Des concurrents ont entrepris de le bousculer à partir des années 1980. Le journal a su s'adapter.

La couverture du numéro 800.

Crédits: Connaissance des Arts.

Huit cents. Vous me direz que ce n’est pas mille, mais il s’agit tout de même d’un chiffre rond. «Connaissances des Arts» (à qui j’emprunte parfois des renseignements, sans pour autant les lui rendre) peut fièrement apposer en février 2001 un énorme «Numéro 800» sur la couverture. Le mensuel s’associe du coup avec l’Institut de France, qui joue ici les références. L’illustration de tête montre ainsi, vue du sol, la coupole conçue au XVIIe siècle par l’architecte Louis Le Vau en front de Seine à la demande du cardinal Mazarin. Un lieu difficile d’accès, en dépit de l’admirable tombeau du politicien-prélat (1). Je l’ai vu une fois, à l’issue d’une soporifique visite-conférence.

Mais nous ne sommes pas là pour parler des morts! «Connaissance des Arts» reste une revue bien vivante, avec ses quelques 45 000 exemplaires sortis de presse, lus pour beaucoup par des abonnés. Il y a aussi, depuis quelques années, le site. Ce dernier rame un peu en ce moment, vu l’étiolement de l’actualité. C’est là le travail d’une petite équipe étonnamment stable et de journalistes indépendants. Guy Boyer coiffe ainsi la rédaction depuis 2002, après avoir été à «L’Œil» et à «Beaux-Arts». La presse culturelle reste un petit monde. L’homme a pu succéder à Philip Jodidio, à qui la revue avait été confiée comme un jouet alors qu’il avait à peine plus de 20 ans, et à l’Alsacien Francis Sparwasser, dit Francis Spar. Trois têtes seulement en près de soixante-dix ans!

Au temps de "Réalités"

Aujourd’hui, «Connaissance des Arts» fait un peu figure de grand-mère (ou de grand-père!) dans l’univers bourgeonnant des revues de beaux-arts francophones. A côté du «Journal des Arts» n’est-il pas né, il y a quelques années, une version française de «The Art Newspaper»? Il n’en allait pas de même en 1952 quand Humbert Frèrejean et Didier W. Rémon ont créé le magazine au sein du groupe Réalités. «Réalités» constituait alors un mensuel d’actualités prisé, que devait vite détrôner la télévision avec une émission comme «Cinq colonnes à la Une». Il y avait aussi dans le panier «Plaisirs de France», un journal assez plan-plan sur l’Hexagone qu’on retrouvait sur une table dans les salles d’attente des médecins, des avocats et des notaires.

Guy Boyer à la radio (et sur Youtube). Il faut aujourd'hui faire parler de soi partout. Capture d'écran DR.

Le nouveau-né, que devait bientôt gérer l’autodidacte Francis Spar, se nommait «Le Connaisseur» en mars 52, lors de la parution d’un premier numéro rapidement devenu un «collector». C’était trop proche du «Connoisseur» britannique. Et qu’est-ce que cela pouvait en plus signifier? Il semble permis d’être «connaisseur» en vins, en cigares, en cinéma ou en cuisine. D’où le nouvel intitulé. Il recouvrait alors une publication largement vouée à la création ancienne et à la grande décoration. Entre deux articles gentiment pointus, le lecteur ou la lectrice visitait ainsi des appartements parisiens aménagés par des vedettes du genre, de la maison Jansen à Henri Samuel. Il y avait moins de châteaux que de pieds-à-terre de 200 mètres carrés créés en général pour une riche étrangère se sentant «Française de cœur».

Des numéros marquants

Au fil du temps, le sérieux l’a emporté sur le mondain. Je me souviens des numéros des années 60 consacrés l’un à établir avec les lecteurs «qui est le plus grand peintre français vivant?» (la réponse était sans surprise Picasso). Ou de celui parlant très précocement de restitutions. Il s’agissait cependant là de rendre à Versailles ou à Fontainebleau ce qui en provenait, ce qui s’est d’ailleurs fait. Pas un mot sur l’Afrique. L’excellent Spar faisait un peu la loi. L'art actuel entrait avec lui par la grande porte. Il ne prendra cependant son envolée qu’après 2000. Il y a depuis (avec des textes parfois convenus, rien n’étant plus conformiste que les gens du contemporain!), des entretiens et des visites d’atelier. Ils s’intercalent entre deux articles paraphrasant les grandes expositions. N'oublions pas qu’un mensuel d’art se voit fabriqué près de deux mois à l’avance, avec les incertitudes afférentes (2). Comment parler d’une chose que l’on a pas vue? D’où l’importance actuelle d'un site se voulant cependant plus informatif que critique.

Le numéro 127 avec Picasso. Photo DR.

Mais je brûle ici les étapes! En 1975, les Jodidio, des Américains, rachètent le titre et dans la foulée celui de «Plaisirs de France», qui passe à la trappe. Le jeune Philip s’intéresse à la seule architecture contemporaine, d’où un rapide déséquilibre (3). C’est qu’il faut maintenant lutter contre «Beaux-Arts Magazine», fondé en 1983. Un journal se voulant plus moderne. Plus jeune. Plus dynamique. Plus, quoi! Et cela même si ses lecteurs demeurent moins riches, ce qui importe pour la publicité de luxe. L’intention du nouveau-venu était de faire de «Connaissance des Arts» une vieille lune. Les temps actuels vont à l’«arty». Il y a ainsi eu des années de flottement avant que LVMH rachète «Connaissance» en 2000. Jodidio s’accroche un temps à son bureau directorial. Guy Boyer finit par le remplacer, s’occupant de la revue elle-même comme des nombreux «hors-série» lancés en 1989. Il s’agit là de l’alimentaire. Du beurre dans les épinards. Ces tirés à part sont en fait le fruit de commandes.

Les incertitudes du moment

Autrement, tout va bien, merci! Chaque numéro se veut équilibré entre les amateurs classiques et ceux tendant vers la création actuelle. L’édition de février 2021 parle ainsi, en plus des trésors de l’Institut, d’artistes plus confirmés qu’émergents ou du marché de l’art. Pour le reste, il y a les incertitudes du moment. Celles qui ont amené depuis le printemps dernier «Beaux-Arts Magazine» à inventer des expositions thématiques de rêve. Il faut bien remplir! L’éditorial de Guy Boyer incite d’ailleurs à la prudence. Heureusement! Vous savez comme moi que les institutions françaises se sont barricadées. Tout a fermé. En dépit des protestations gouvernementales, la culture joue en France un rôle mineur. Celui, finalement, de la décoration d’intérieur…

Et le numéro 129, plus classique. Photo DR.

Voilà pour aujourd’hui. Impossible bien sûr de dire s’il existera un jour le numéro 1000 de «Connaissance des Arts». Il faudra pour cela, au rythme d’une dizaine d’éditions par an, attendre 2040. Y aura-t-il encore une presse à ce moment? Que seront les musées et les galeries? Impossible de répondre, même si l’inquiétude règne aujourd’hui face à l’avenir. On nous dit tout et son contraire. La vérité doit en fait se situer quelque part au milieu.

(1) Mazarin n’a jamais été ordonné prêtre. La pourpre cardinalice ne l’exige pas.
(2) Il n'y a donc rien, dans le numéro 800, sur les graves inquiétudes financières que connaît aujourd'hui le château de Chantilly, qui appartient à l'Institut.
(3) Je me souviens d'avoir été dans les bureaux à l'époque. Prestigieuse, l'adresse se situait sur les Champs-Elysées. On y accédait en fait par un dédale, en entrant par l'arrière.

Pratique

«Connaissance des Arts entre à l’Institut», numéro 800 de février 2021. 130 pages. 7 euros 90 en France. 15 francs en Suisse. Cherchez l’erreur!

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