Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

La résurrection des peintures d'Hippolyte Flandrin à Saint-Germain-des-Prés se poursuit

C'est l'un des grands décors sacrés de Paris, longtemps laissé à l'abandon par mépris. On pensait même le détruire vers 1960. Des restaurateurs se penchent sur ce cycle religieux. Ils resteront actifs jusqu'en 2020.

Détail d'une des peintures d'Hippolyte Flandrin. Notez les simplifications qui amènent à une lecture facile de loin.

Crédits: DR

Alléluia! La restauration des peintures murales de Saint-Germain-des-Prés se poursuit. En juin 2017, les visiteurs de la plus vieille église de Paris pouvaient découvrir celles du Chœur des Moines. Quelques mois plus tard, c'était le transept. Aujourd'hui, la nef peut ainsi se redécouvrir en super Technicolor. Hippolyte Flandrin (1809-1864) n'a pas épargné ses tubes de rouge, de bleu ou de vert lors de la triple commande qu'il avait reçue de redécorer un édifice longtemps laissé à l'abandon. Notez que le Lyonnais était un habitué des lieux de culte. On lui doit une chapelle à Saint-Séverin et une immense frise dans ce somptueux bâtiment Napoléon III qu'est Saint-Vincent-de-Paul, tout près de la gare du Nord. Un chef-d’œuvre en péril que cette église, soit dit en passant.

Saint-Germain-des-Prés, qui a pour lui l'immense avantage de se trouver dans un quartier bien en vue, juste en face du légendaire café Les Deux Magots, bénéficie donc d'un programme de sauvetage. Vous pensez sans doute que la Ville de Paris consent là un important effort financer. Eh bien non! Sur les quelque six millions d'euros que va coûter le sauvetage du décor intérieur, 600 000 seulement proviennent de la Mairie. On sait que cette dernière est aux mains d'Anne Hidalgo, qui se soucie en premier de sa carrière et en second de ce qui peut lui valoir des voix. Si la dame lance régulièrement des concours d'idées pour aboutir à une capitale plus conviviale, si elle s'escrime à vouloir faire construire la titanesque Tour Triangle, elle se moque comme d'une guigne du patrimoine. Pas assez porteur. Et puis, dans le fond, les églises ça fait très «catho». Mauvais pour l'image, alors qu'une frange de bigots entend aujourd'hui plonger la France dans l'eau bénite!

Appel aux privés

Ce sont donc les privés qui ont dû mettre la main à la poche pour que les restaurateurs puissent mettre la leur à la pâte. Il a fallu lancer des campagnes de financement. Un «crowfunding», comme on dit aujourd'hui en bon français. J'ai sous les yeux la version anglaise du dépliant. La chose se voit bien présentée. Texte court, et donc efficace. Il y est question de l'église fondée au VIe siècle par Childebert Ier, le fils de Clovis, et le futur saint Germain. Le lieu était alors voué à saint Vincent et à la Sainte Croix. Il a fallu abréger les vicissitudes subies par une construction longtemps située, comme son nom l'indique, hors des murs de la cité. Elle a été détruite peu avant l'An Mil par les Normands. Il semblait aussi inutile d'épiloguer sur les nombreux bâtiments annexes disparus sous la Révolution et l'Empire, le palais abbatial de 1586 ayant tout de même survécu. Il fallait vite passer au chef-d’œuvre. Les fresques (même si le mot semble en fait impropre) d'Hippolyte Flandrin, élève d'Ingres.

En mettant en avant ce décor, le dépliant renverse les valeurs établies. Longtemps, cet élément décoratif est resté perçu comme une verrue. La peinture sacrée du XIXe siècle français gardait mauvaise presse (1). On a ainsi «dé-badigeonné» en 1958, pour le millénaire de Saint-Germain-des-Prés, le déambulatoire dont les boiseries néo-gothiques ont alors disparu. Il a été question de détruire le décor de Flandrin, poursuivi après sa disparition par Sébastien Cornu et laissé inachevé à la mort de ce dernier en 1870. Quelques voix se sont élevées contre le sacrilège. Il aura fallu les travaux d'un homme comme Bruno Foucart, concrétisés par la publication chez Arthéna en 1987 du «Le renouveau de la peinture religieuse en France, 1800-1860», pour que la pensée change. Mais pas à la Mairie de Paris! Plusieurs coups de tocsin se sont révélés nécessaires pour que des travaux s'effectuent à Notre-Dame-de-Lorette pour la chapelle d'Adolphe Roger. A Saint-Sulpice, la Ville se sera contentée de la partie peinte par Delacroix, dédaignant les travaux de François-Joseph Heim ou d'Abel de Pujol. Saint-Séverin se dégrade irrémédiablement en dépit de peintures signées Léon Gérôme ou Flandrin. Pourtant Dieu sait si un tableau de Gérôme vaut cher dans le commerce et si son exposition à Orsay s'est soldé par un triomphe. Allez y comprendre quelque chose...

Fonds bleu vif

Mais revenons à Saint-Germain-des-Prés. Les murs noirs et crasseux sont devenus bleu vif. Des étoiles brillent désormais au plafond de la voûte. Les histoires saintes peintes par Flandrin, dont le style volontairement archaïsant tranche sur le ton plus académique de Cornu, sont redevenues lisibles. Avec de grands aplats colorés, elles opposent comme on le faisait au Moyen Age une scène de l'Ancien Testament et un du Nouveau. Le premier ne fait qu'annoncer le second. Le passage de la Mer Rouge se voit jumelé avec le baptême du Christ. La rencontre d'Abraham et de Melchisedech fait repas commun avec la Cène. Le sacrifice d'Abraham rejoint la Crucifixion. Le baiser de Judas ressemble à Joseph vendu par ses frères. L'Annonciation constitue un autre Buisson ardent. Jonas sortant de sa baleine (dont le Musée des beaux-arts de Lyon vient d'acheter l'esquisse) prélude à la Résurrection.

Tout cela émeut, pour autant qu'on ait des connaissance bibliques, bien sûr. C'est de la belle peinture, qui parvient à s’intégrer dans un édifice romano-gothique en principe peu faire pour l'accueillir, même s'il est clair que Saint-Germain était à l'origine peint. Il n'y a que dans le cerveau du Corbusier que les cathédrales sont nées blanches. Les travaux vont donc se poursuivre jusqu'en, mais il faut de l'argent. Sans doute ne devrait-on pas mettre en avant, comme le fait la presse confessionnelle, le fait que les paroissiens accomplissent tous un geste. C'est réduire l’œuvre. La minimiser. Tout le monde, croyant ou non, devrait participer au maintien d'un décor aussi emblématique de l'école française que la Galeries des Glaces à Versailles ou l'Opéra de Paris. Et honte à la Mairie de la Ville, qui pollue par ailleurs la cité de sculptures aussi grotesques que monstrueuses. La dernière en date est un ours (du moins je cois que c'est en ours) rouge devant la Gare du nord, chef-d’œuvre de l’architecte Hitthorf. Une horreur! Grrrrr!

(1) Il en subsiste quelque chose. L'immense et très savante notice de Wikipédia sur Saint-Germain-des-Prés parle de tout, sauf des peintures de Flandrin et Cornu.

"L'entrée du Christ à Jérusalem" de Flandrin.

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Site www.depuis543.org et adresse pour les dons fonds.spg@gmail.com   


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