Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

La restauration d'un chef-d'oeuvre ancien de la peinture devient un événement

"Les Ménimes". La Sixtine. "L'Agneau mystique". Conrad Witz à Genève. "L'atelier du peintre" de Courbet. Les musées soignent leur image en soignant leur patrimoine.

Une Sybille de la Sixtine après traitement.

Crédits: DR.

Résumé de l’épisode précédent. Que voulez-vous? Nous sommes dans un feuilleton. Je vous ai parlé hier de la spectaculaire restauration par le Louvre des «Massacres de Schio» d’Eugène Delacroix, peint(s) en 1824. La presse a été invitée fin janvier par l’institution pour «couvrir» ce qu’elle considère comme un événement. Il n’en eut pas été ainsi il y a trente ou quarante ans. La «redécouverte» d’un chef-d’œuvre après «lifting» fait aujourd’hui partie des faits médiatiques. Comment en sommes-nous arrivés là? Voilà ce que je suis sensé vous expliquer dans ma chronique d’aujourd’hui.

Depuis quand restaure-t-on des tableaux, d’abord? Sans aucun doute depuis la Renaissance. Je me contenterai ici du cas de la «Vie de Sainte Ursule» de Vittore Carpaccio. Ce cycle imposant s’est vu repris une première fois à la fin du XVIe siècle, alors qu’il donnait déjà des signes de fatigue. Les grandes toiles n’avaient pourtant guère plus de cinquante ans. Depuis, les ravaudeurs ont défilé à raison d’environ deux tous les cent ans. La preuve, ce colossal ensemble se retrouve actuellement dans un atelier italien, où il a été mis aux soins intensifs. Il s’agit de le rendre tout pimpant et  joyeux pour la réouverture de l’Accademia de Venise, en travaux depuis plus de trente ans. Mais quand le musée sera-t-il enfin rouvert, suite à tout ce qui se passe aujourd’hui de «l’acqua alta» géante de novembre dernier à la pandémie actuelle ravageant le Nord de l’Italie? Allez savoir!

Transpositions de bois sur toile

Ce sont des peintres qui reprenaient alors d’autres peintres plus célèbres qu’eux. Cette pratique a longtemps perduré. Le travail ne s’est vraiment professionnalisé qu’au XVIIIe siècle. Il s’agissait alors de montrer à quel point leur propriétaire prenait soin des «highlights» des collections royales et princières. La Romande Noémie Etienne a très bien raconté cela dans sa thèse «La restauration des peintures à Paris, 1750-1815», parue en français aux Presses universitaires de Rennes en 2012 et en anglais aux Getty Press cinq ans plus tard. Elle montrait que les interventions se devaient déjà d’apparaître spectaculaires. Audacieuses. Risquées, même. Certains se sont ainsi fait les spécialistes de la transposition de la couche picturale du bois sur une toile, cette dernière se voyant jugée plus sûre. Imaginez ce qu’était l’amincissement du support jusqu’au moment où le restaurateur arrivait à une sorte de film coloré. Puis son encollage à chaud, en faisant le moins de dégâts possible! Certains tableaux du Louvre ne s’en sont d’ailleurs jamais complètement remis.

"Les Ménimes" en version argentée. Photo Musée du Prado, Madrid 2020.

J’abrège  pour arriver au XXe siècle. Les techniciens ont alors remplacés les artistes. Il s’est surtout effectué avant-guerre des opérations dans les pays anglo-saxons. Souvent afin de rendre le tableau plus pimpant, et donc plus commercial. Mais le marché n’est pas resté seul en cause. Les musées anglais et américains ont voulu offrir à leurs visiteurs des œuvres très colorées et visibles de loin. Les nettoyages sont du coup devenus de véritables décapages. Des vernis ont été ôtés. La pellicule colorée attaquée. Afin de suivre la mode du temps, certains restaurateurs ont conféré à des toiles célèbres un côté esquissé. Proche de ce qu’on pensait être le coup de pinceau du maître. Inutile de dire que,contrairement aux retouches un peu lourdes qu’il reste toujours possible d’enlever par la suite, les atteintes se sont ici révélées définitives. Il existe ce que j’appellerai des tableaux morts.

Du doré à l'argenté

Le problème s’est inévitablement posé pour la remise en état de chefs-d’œuvre patentés. Que faire sans attirer trop de polémiques? Cette longue histoire traverse le dernier demi siècle. Un exemple. La première fois que j’ai vu au Prado «Les Ménimes» de Vélasquez, elles baignaient dans une lumière dorée. Le jaunissement du temps. Nous étions à la fin des années 1970. La seconde fois, après 1984, elles m’ont paru argentées. Entre-temps étaient intervenu l’Américain John Bradley, créant des conflits. N’avait-on pas dénaturé le peintre? Enlevé de la substance? Je dois dire que le fait que Bradley ne soit pas Espagnol avait aussi joué. Les nouvelles générations semblent aujourd’hui habituées au changement de tonalité. Mais il semble hélas qu’à cause d’une très légère pollution des salles, la toile soit à nouveau en train de changer de couleurs. Un tableau ne finit jamais d’évoluer. C’est un être vivant.

"Le rêve de sainte Ursule" de Carpaccio, aujourd'hui une nouvelle fois en restauration. Photo Accademia, Venise 2020.

Le comble de la polémique a eu lieu au moment du nettoyage du plafond de la Sixtine, réalisé au début du XVIe siècle par Michel-Ange à Rome. Ce n’était jamais que le cinquième depuis l’origine, mais il se voulait cette fois radical. Les interventions pratiquée entre 1979 et 1989 ont suscité des tempêtes de protestations. Le fait que les travaux soient en partie financés par une télévision japonaise n’aidait en rien. L’entreprise était du coup vue comme une sorte de spectacle en direct. Et donc un sacrilège. Les couleurs originelles se sont révélées nettement plus acides que prévu (1). Sur le plan de l’histoire de l’art, rien de bien surprenant. Il fallait bien que les tons maniéristes viennent de quelque part. Mais le grand public perdait ses repères. Les fresques ne ressemblaient plus à leurs photos en couleurs.

Grünewald interrompu

Bien des œuvres ont été nettoyées depuis en Italie, la France restant un peu à la traîne. Les plus connues ont bénéficié d’un cinéma pas possible. Les autres pas. Il semblait ainsi curieux de voir travailler les restaurateurs au Carmine de Florence sur Masaccio devant une batterie de matériel digne d’un hôpital. Cela faisait bip-bip partout. A Santa Maria Novella, dans la même ville, leurs collègues œuvraient à peu près au même moment sur l’admirable cycle de Domenico Ghirlandajo, mais sans ce matériel. Normal! De nos jours, Masaccio est plus coté de Ghirlandajo. Et rien ne venait signaler, dans les autres églises de la cité, les retables des années 1580 jusqu’ici décriés. Ils partaient pourtant un jour tout sales pour revenir des mois ou des années après tout propres. L’argent avait parfois manqué à mi-course…

Un double portrait de Domenico Ghirlandajo conservé au Louvre. Depuis la photo, le vieillard a perdu son accident au front, qui avait été provoqué au début du XIXe siècle. Restauration! Photo Wahoo Art, RMN Paris 2020.

Dans les autres pays européens, il y a bien sûr eu d’autres chantiers. La remise en état du polyptyque d’Issenheim de Grünewald, conservé à Colmar, a suscité de tels cris que les travaux ont dû s’interrompre, laissant les panneaux tantôt rafraîchis tantôt dans leur état antérieur. Le chantier a actuellement repris. La restitution de «L’Agneau mystique» de frères van Eyck dure à Gand depuis 2012 (2). A Genève, Victor Lopes a rendu sinon vie, du moins son éclat aux quatre panneaux de Conrad Witz, permettant à certains détails de resurgir. Son atelier est bien l’une des seules choses qui fonctionne au Musée d’art et d’histoire (3). Orsay a imaginé, ce qui permettait une levée de fonds auprès du public, plusieurs opérations visibles les jours d’ouverture par tous les visiteurs. Il faut dire qu’un morceau comme «L’atelier du peintre» de Gustave Courbet, avec ses six mètres de large, s’y prêtait bien en 2014. Le changement attendu était en plus radical. Rien à voir (ou presque)entre avant et après.

Et quid du tout-venant?

Ce sont là, comme je vous le disais au début, des événements. L’intervention se pratique sur une œuvre connue de tous, fréquemment reproduite et portant un nom illustre. Mais il y a aussi le tout venant. L’un des grands mérites des expositions programmées, ou des réouvertures de musée agendées (pensez en 2020 autant à Lausanne qu’à Amiens) est de susciter des campagnes cohérentes. Internationales dans le premier cas. Locales dans le second. Avec parfois des retombées sur les institutions les plus pauvres. Pour avoir un tableau bien précis dans un accrochage temporaire, certains lieux se montrent prêts à payer la facture. C’est au propre donnant-donnant. Là, en général, aucune polémique. Cette dernière semble réservée aux grandes vedettes. Et, sauf peut-être en Italie où l’art et l’archéologie peuvent faire la «Une», le star system ne supporte que quelques noms.

Détail d'un Conrad Witz restauré à Genève, Photo MAH, Genève 2020.

Cela dit, ce n’est pas demain la veille qu’on s’attaquera à «La Joconde». Elle a pourtant l’air atteinte de jaunisse tant son vernis a viré. Les conflits deviendraient en effet intolérables. Interminables. Il y a quelques années pourtant, le mensuel «Beaux-Arts» avait demandé à des informaticiens, conseillés par des restaurateurs, d’imaginer avec PhotoShop un résultat probable après un délicat allègement dudit vernis. Et bien la souriante dame reprenait bonne mine!

Il devient pour moi temps de vous parler maintenant des opérations se faisant sur des toiles modernes et contemporaines. C’est une case plus bas dans le déroulé de cette chronique.

(1) La restauration préalable du «Tondo Doni» de Michel-Ange des Offices avait pourtant déjà révélé des tons très vifs.
(2) L’exposition de Gand sur van Eyck, avec au centre une partie de «L’agneau mystique», est aujourd’hui interrompue. Les Belges espèrent la rouvrir après le 4 avril.
(3) Une exposition-dossier a eu lieu au MAH genevois en 2013.

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