Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

La Queen's Gallery raconte avec "Russia" quatre siècles de rapports avec Moscou

Tout commence avec l'arrivée à Londres en 1698 de Pierre le Grand. Tout se termine avec les cadeaux des communistes à Elizabeth II. Il y a là beaucoup d'objets, des bijoux et un peu d'humour.

La salle avec les malachites.

Crédits: Royal Collection, Londres 2019.

C'est un lieu hautement recommandable, dont je vous parle souvent. Je dois bien rester le seul de ce côté de la Manche. Mes confrères et consœurs préfèrent en général la Tate Modern, à la programmation convenue (elle rend en ce moment hommage à Pierre Bonnard), ou la Royal Academy. Aller chez la reine ne fait pas très sérieux pour un critique. Il ne faudrait tout de même pas confondre «Le Monde» ou «Libération» avec «Point de vue-Images du monde»

Et pourtant! Et pourtant... D'abord «Point de vue» n'est pas si mal foutu que cela, alors que «Le Monde» soufre tout de même de faiblesses. La Queen's Gallery offre ensuite toujours des choses intéressantes, en puisant dans les seules collections princières qu’Élisabeth II a transformé en bien inaliénable. Un bien lié à la Couronne, avec un grand «C», et non à la personne du souverain. Je vous ai récemment parlé du «Charles II». Il y a eu auparavant les objets dorés, Canaletto ou Victoria amatrice d'art. C'était très bien. Il en va de même aujourd'hui avec «Russia» qui traite quatre siècles de rapports entre les tsars, puis le pays des Soviets, avec les Stuart, les Hanovre et les Windsor.

Malachite et portraits

Tout commence à la fin du XVIIe siècle. Moscou semble alors plus loin que la Lune aujourd'hui. On sait grâce à des marchands depuis la fin du XVe siècle qu'il existe par là-bas un pays de sauvages soumis aux pires despotismes. Mais c'est tout. Arrive d'un coup en Occident Pierre le Grand, qui entend occidentaliser son pays sans pour autant l'humaniser. Il va en personne à Amsterdam, à Paris et à Londres, où l'homme produit d'ailleurs la pire impression. De ce séjour britannique, il reste un portrait en pied immense, dû au pinceau de Sir Godfrey Kneller. Un cadeau du tsar à William et Mary, qui règnent en cette année 1698 sur l'Angleterre. C'est le point de départ d'un accrochage se terminant en 1956 avec les cadeaux officiels offerts par Nikita Khrouchtchev et Nikolaï Boulganine à l'alors jeune Elizabeth II. De saintes horreurs, présentées sans un mot, mais non sans humour. «No comment».

Le XIXe siècle, avec au milieu le portrait de Nicolas II. "Nicky" pour Edouard VII. Photo Royal Collection, Londres 2019.

Entre-temps, dans les salles surdécorées d'un bâtiment néo-classique inauguré en 2000, il y a eu le siècle des impératrices, autrement dit le XVIIIe. L'alliance contre Napoléon. Les visites de bon voisinage à la reine Victoria. Le temps béni de son fils Edouard VII. En fait le dernier véritable roi anglais. Ses rapports familiaux avec toutes les têtes couronnées lui permettaient de court-circuiter le Parlement, élu de manière plus ou moins démocratique. Buckingham Palace reçut ainsi des vase en malachite verte qui doivent demander une escouade de personnel à chaque déplacement. Des portraits ont été échangés. Victoria a ainsi obtenu une effigie colossale de Nicolas Ier qui est entrée au chausse-pied dans la Quen's Gallery, où elle se retrouve logée aux côtés des images (nettement mieux peintes) des diplomates et généraux russes de 1815 par Sir Thomas Lawrence.

Photos de guerre

Il n'y en a pas que pour les heureux de ce monde. L'exposition propose aussi les photos de la Guerre de Crimée (1853-1856) par Roger Fenton. Un conflit aussi coûteux en vies qu'inutile. A l'époque, les cadavres étaient retirés avant le passage du reporter, mais il est possible d'imaginer les dégâts humains. Les clichés proviennent de Victoria, qui fut aussi l'une des toutes première acheteuses de photographies. Il y a en a d'autres, des campagnes russes, où règne encore le servage. Un reflet peu flatteur, que la souveraine devait regarder d'un drôle d’œil. Notons que la misère britannique, alors décrite par Dickens, ne vaut pas beaucoup mieux.

«Russia» se situe dans la périphérie de la Royal Collection. Il n'y a pas là de chefs-d’œuvre patentés, même si le Winterhalter tout récemment entré chez la reine grâce au don d'un de ses sujets se révèle très séduisant. L'essentiel de ce qui ne remonte pas à Victoria provient en fait de Mary, la grand'mère d'Elizabeth II. Une dame maigre, sèche et peu souriante dont la froideur cachait un collectionneuse fanatique. Mary adorait les petit objets orfévrés et les bijoux. Elle avait un art indécent de se faire offrir ce qui lui plaisait, ce qui a obligé à certaines restitutions après son décès 1953. «Russia» découle en partie de ses achats et de ses rapines. Les quelques Karl Fabergé ne sont pourtant là pour mémoire. Mary en possédait des centaines. Ils ont fait avant 2000 l'objet d'une exposition dans l'ancienne Queen's Gallery.

Elizabeth II, dans ses jeunes années, avec la "Tiare Vladimir", version perles. Photo AFP.

Un petit cabinet présente in fine quelques bijoux. Montée sur le trône avec son époux George V en 1910, alors que les Romanov s'apprêtaient à fêter les 300 ans de leur dynastie, Mary a connu leur chute. La fuite des survivants. Elle a racheté à bas prix leurs joyaux. Ainsi en va-t-il sans doute de la «Tiare Vladimir», qui appartenait à l'épouse du grand-duc Vladimir. Un diadème avec des perles poires qu'elle a fait légèrement transformer afin qu'il puisse alternativement abriter des gouttes d'émeraude. Il s'agit d'un bijou volontiers arboré par Elizabeth II, qui se l'est prêtée à elle-même. Il s'agissait de parfaire cette exposition finalement très réussie.

Pratique

«Russia», Queen's Gallery, Buckingham Palace Road, Londres, jusqu'au 28 avril. Tél. 0044 303 123 73 01, site www.rct.uk/visit/the-queens-gallery-buckingham-palace Ouvert tous les jours de 10h à 17h30. Ne manquez pas le «shop»! Les corgis de la reine (ses chiens si vous préférez) existent maintenant en peluche.

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