Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

La Queen's Gallery de Londres réhabilite à demi l'extravagant roi George IV

Mort en 1830, le souverain était dépensier, débauché et impopulaire. Il n'en a pas moins été l'un des plus grands mécènes et collectionneurs de son temps.

George IV dans son costume de couronnement, 1821. Le grand style du peintre Sir Thomas Lawrence.

Crédits: Royal Collection, Londres 2020.

Il avait laissé un souvenir pour le moins contrasté. Tandis que le duc de Wellington, grand vainqueur de Waterloo en 1815, trouvait à George IV toutes les vertus, le «Times» n’avait pas eu de mots assez durs pour décrier le monarque à sa mort en 1830. «Il n’y aura jamais eu un individu moins regretté par ses semblables que le feu roi.» Une nécrologie qui, soit dit en passant, souligne la liberté de la presse dans l’Angleterre de l’époque. Allez dire cela aujourd’hui d’un ancien chef d’État occidental! Le trépas l’aura béatifié pour au moins trois mois. Même François Mitterrand a eu droit à son auréole provisoire… Un saint François de plus.

Le bilan que la Queen’s Gallery tire aujourd’hui des qualités de George IV en tant que Prince de Galles, puis de Régent et enfin de souverain à part entière se veut plus nuancé. L’homme apparaît ici sous toutes ses facettes. Le meilleur moyen d’en faire autre chose qu’«un mauvais fils, un mauvais mari, un mauvais père, un mauvais sujet, un mauvais monarque et un mauvais ami», comme le voulait une autre oraison funèbre d’époque. Premier fils de George III (qui devait devenir fou par intermittences, d’où la régence) et de la reine Charlotte, George était né en 1762. Il restait en cela un homme du XVIIIe siècle, qui constituait au Royaume-Uni un temps de rude libertinage. «Tom Jones» (1749), le fameux roman d’Henry Fielding en donne l’image, tout comme la «Moll Flanders» (1722)de Daniel DeFoe. Mais les temps changeaient. Victoria, la nièce de George IV, lui succédera sept à peine après son décès, le falot William IV assurant une sorte d’intérim. Autant dire qu’un débauché notoire comme George n’avait plus sa place dans un pays devenu puritain.

Le mauvais moment

Bien que dénué de réels pouvoirs, le souverain arrivait en plus dans un mauvais moment politique. Ses dépenses flamboyantes (et excessives) faisaient tache dans une nation en perpétuelle guerre avec la France révolutionnaire, puis celle de Napoléon. Il eut fallu, aux yeux de ses sujets, davantage de retenue. Acheter en un après-midi de «shopping», comme la chose lui est arrivée, 74 paires de gants et 84 de bottes choquait profondément le populaire, d’autant plus que George passait pour arrogant. Au XVIIe siècle, avec ce Charles II dont je vous ai plusieurs fois parlé, la chose restait possible. Séduisant et drôle, habile négociateur en plus, Charles faisait tout passer y compris ses maîtresses, ses bâtards et son goût effréné d’un faste qui n’était pourtant pas dans ses moyens.

Le manteau de plumes du roi et de la reine d'Hawaiï. Un cadeau diplomatique. Photo Royal Collection, Londres 2020.

Il faut dire, comme nous l’explique l’exposition montée par Kate Heard pour la Royal Collection, que George avait des excuses. Il s’ennuyait. On ne lui laissait rien faire. Il avait ambitionné une carrière militaire qui lui fut refusée en tant qu’héritier du trône. Il aurait adoré voyager, comme ses frères cadets. Ah, Rome… Mais il n’en était pas question. Il ne verra jamais l’Italie que par gravures et aquarelles interposées. On ne lui a pas laissé épouser la femme de sa vie. Je reviendrai demain sur le sujet. Il ne lui restait qu’à paresser, ce qu’il faisait fort bien. «Pourquoi se lever tôt quand la journée s’annonce aussi vide?», disait-il. L’oisiveté coûte cher, c’est bien connu. Alors George a gaspillé des fortunes, en partie pour se venger de l’avarice paternelle. Il se passait des caprices. Carlton House, sa résidence décrite comme un lupanar au bout de Regent’s Street, a été refaite dix fois avant de se voir démolie en 1825. Il faut dire qu’à force de travaux, la maison avait développé de sérieux problèmes de statique. Une partie de ses éléments a alors servi pour bâtir la National Gallery, dont le roi avait encouragé la fondation en 1824.

Mécène et bâtisseur

Car George IV aimait les arts! Aucun souverain britannique n’avait autant collectionné depuis Charles Ier (honoré en 2019 par la Royal Academy). Aucun n’avait autant bâti, des transformations de Windsor Castle à Buckingham, dont il fit faire un immense palais par John Nash. Pas celui qu’on voit aujourd’hui! Du moins plus tout à fait. L’affreuse façade en pierres de Portland date du règne de George V (1910-1936). Je vous ai bien dit que George avait du goût. Son attirance allait cependant non pas vers le sobre, mais le flamboyant. Le plus bel exemple ne peut pas figurer dans l’exposition. Il s’agit du Pavillon de Brighton, qui donne dans le genre indien avec des bulbes blancs ajourés sur les toits. Il n’y en a donc que des images à la Queen’s Gallery. La demeure a d’ailleurs tôt quitté le domaine royal. Ce n’était pas vraiment la tasse de thé de Victoria. Elle préféra se faire construire un manoir à Sandrigham, en Ecosse. Une région plus réservée et plus chaste qu’un pays supposé lascif comme les Indes.

Une assiette du service de table inachevé de Louis XVI. Les ouvriers y travaillaient pourtant pendant plus de vingt ans. Photo Royal Collection, Londres 2020.

Alors que voit-on dans la Queen’s Gallery, non moins étonnant bâtiment néo-grec inauguré par Elizabeth II en 2002? De tout. Des portraits bien sûr, mais aussi des caricatures. George les attirait mais, beau joueur, il en achetait souvent un exemplaire. Des livres. George aimait ceux de Walter Scott, qu’il anoblit, et de Jane Austen, qui lui dédia «Emma». Et puis des meubles. George a commencé par suivre le goût Louis XVI de son temps. Puis, après 1810, il a racheté le mobilier de Versailles, passé de mode. Le plus beau. Le plus opulent. Il y a là des chose fabuleuses. Une commode de Weisweiler est faite de panneaux de pierres dures arrachés à un cabinet réalisé pour Louis XIV. Sur son marbre se trouvent des Sèvres incroyables, provenant de Madame de Pompadour. Et au-dessus pend un double portrait de Rembrandt, acquis pour la somme alors inimaginable de 5000 livres. Hors du temps, dans la mesure où il tournait déjà le dos au présent, l’ensemble annonce avec un demi siècle d’avance ce qui deviendra dans toute l'Europe le «goût Rothschild».

Vermeil et Sèvres

Ce n’est bien sûr pas tout! Il y a des bijoux et des miniatures. Une partie du service en vermeil de 4000 pièces commandé par George. Celui de Sèvres ordonné par Louis XVI, guillotiné avant sa livraison. Un manteau de plumes donné par le roi et la reine d’Hawaii, qui passaient par Londres. Le costume du couronnement de 1821, le plus cher jamais organisé. Et bien d’autres tableaux. Rubens. Gaisbourough. Jan Steen. Thomas Lawrence surtout. Cet ami personnel du roi se vit commander en 1815 le portrait de ceux qui avaient refait l’Europe après la chute de Napoléon. Lawrence était un virtuose du pinceau, à la touche large, grasse et vigoureuse. L’ensemble produit d’autant plus d’effet que le peintre aimait les rouges et que le décorateur a eu la bonne idée de présenter ces effigies sur un fond pourpre. Une magnifique redondance.

"Le constructeur de bateaux et sa femme" de Rembrandt payé par George 5000 livres en 1811. Une somme alors hallucinante. Photo Royal Collection, Londres 2020.

Très bien accueillie par la presse, comme la plupart des manifestations organisées par la Queen’s Gallery, l’exposition sent l’abondance. Le luxe. L’extravagance. Avec une pointe de vulgarité bien sûr. Mais, comme le disait vers 1960 l’éditrice de mode Diana Vreeland, «nous avons tous besoin d’un peu de vulgarité.» Hyper-classique, sa mise en scène souligne les œuvres. Le décorateur n’a pas craint les couleurs vives. Nous sommes en Angleterre. Bref, c’est une réussite totale qui n’exclut pas une pointe d’humour insulaire. Devant les soupières et les saucières en vermeil (d’un style déjà néo-rococo) qui avaient tant choqué jadis le peuple, le cartel suggère mine de rien un bon investissement. «Nous nous en servons encore aujourd’hui.»

Pratique

«George IV, Art & Spectacle», Queen’s Gallery, Buckingham Palace, Londres, jusqu’au 3 mai. Le lieu semble être ouvert en dépit de l’épidémie. Tél.0044 034 303 123 730, site www.rct.uk Tous les jours de 10h à 17h30.

Une couronne commandée par George. C'est celle que la reine Elizabeth arbore aujourd'hui sur les timbres-postes. Photo Royal Collection, Londres 2020.

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