Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

La Queen's Gallery de Londres montre 200 dessins de Léonard de Vinci sans bousculade

La Royal Collection détient 550 feuilles du maître depuis le XVIIe siècle. Ont été retenus les chefs-d'oeuvre, plus des études militaires ou scientifiques. Le tout ira ensuite à Edimbourg.

Deux études de bras. Elles se placent à la fin du XVe siècle.

Crédits: Royal Collection, Londres 2019.

On les connaît par la photographie. On en a souvent vus dans des expositions. Sa Gracieuse Majesté prête volontiers, même si la rumeur veut que ce soit à des conditions financières drastiques. La Royal Collection, l'un des ensembles les mieux gérés du monde, doit bien trouver de quoi vivre. Aujourd'hui, les dessins de Léonard de Vinci se retrouvent comme de juste à la Queen's Gallery de Londres. Du moins en bonne partie. L'album entré à la fin du XVIIe siècle en possession des co-souverains William et Mary en comporte 550. Notez que si le Louvre assure avoir mis dix ans à organiser sa toute proche exposition Léornard de Vinci (1), Martin Clayton n'a ici eu besoin à mon avis que d'une petite semaine de réflexion. Tout était là. Il suffisait d'extraire de cette masse, ordinairement conservée à Windsor, 200 bonnes feuilles.

L'exposition a commencé en mai. Sans panique. Sans réservation obligatoire. Sans «sur-booking». Nous ne sommes pas à Paris. Ici, les gens sont des professionnels. J'ai donc tenté ma chance, même si l'on peut naturellement prendre billet en ligne. De passage dans la capitale britannique, je suis allé dès l'ouverture à la Gallery, qui jouxte le palais de Buckingham. File raisonnable. Files au pluriel, du reste. L'une mène à la caisse, où une employée de cette maison résolument multiculturelle porte le voile. L'autre conduit vers les salles, accessibles après une fouille en règle, effectuée par des gens extrêmement bien élevés. Mon billet ne sera pas pour toute suite. D'accord. Mais dans la journée c'est possible. J'ai une heure fixe pour entrer. D'ici là, quartiers libres.

Tournée anglaise

Revenir un peu avant le délai ne sert à rien. L'exactitude est la politesse des rois. J'ai donc le temps de me promener dans le «shop», où je note que le catalogue, en «paper back», coûte un peu moins de trente livres. La reine a des prix populaires. D'ailleurs le ticket d'entrée est moins cher (13,5 livres) que dans les autres musées de la capitale. En plus, si je le garde, il me donne droit à une autre entrée gratuite dans l'année. Je lis en attendant, dans la préface signée par le Prince Charles, que l'actuelle présentation s'est vue précédée par d'autres, partielles, dans douze villes d'Angleterre, d'Ecosse, du Pays de Galles ou d'Irlande du Nord. Le tout ira ensuite à Edimbourg, où Elizabeth II a ouvert une seconde galerie. On sait que la reine, d'origine écossaise par sa mère, passe une partie de l'année dans le nord d'un royaume semblant désormais désuni pour tout le monde sauf elle.

Un des nombreux déluges du maître. Photo Royal Collection, Londres 2019.

Cette fois, je peux entrer. J'ai l'impression d'avoir passé par la «gate» d'un aéroport, même si le lieu, inauguré en 200, se veut d'un luxe volontairement suranné. Les salles en haut de l'escalier de marbre ont été peintes de couleurs vives. Il y a du rouge pétard. Du bleu roi (une tonalité qui s'imposait). Un vert bien vert. Montés dans des cadres, les dessins figurent bien sûr aux murs. Mais, vu l'abondance et la faible taille de nombre d'entre eux, il y en a aussi sur des supports, placés au centre des salles. Le parcours se veut si chronologique que le premier numéro est aujourd'hui donné à Verrocchio, le maître de Léonard. Une branche de lys. La suite va de Florence 1481 à la France des années 1516 à 1519. Certaines parties se révèlent tout de même thématiques. Il y a par exemples les dessins militaires ou scientifiques. Il s'agissait d'illustrer le spectre entier des intérêts de Léonard, ce touche-à-tout et ce finit-rien (ou presque).

Toutes les techniques

L'attention se focalise forcément sur les chefs-d'oeuvre. Il y en a beaucoup. Ce sont des études de drapés. Des chevaux. Des profils de femme. Des paysages souvent tempétueux. Des caricatures. Le maître y utilise toutes les techniques. Elles vont de la plume, reflétant l'ardeur des premières pensées, à une sanguine se prêtant aux estompes. Il y a aussi les classiques associations d'encre noire et de rehauts blancs. Les nombreuses études anatomiques, dont certaine sont ultra-célèbres, regroupent pour leur des croquis et des annotations, écrites comme on le sait à l'envers. Tout cela est sobrement montré. Très bien expliqué. De manière claire. La Queen's Gallery possède le coté didactique des Anglo-Saxons. Ces gens là ne se rengorgent pas d'effets de vocabulaire, comme nous. Ils n'oublient pas non plus que nombre de visiteurs gardent une connaissance assez sommaire de l'anglais.

Les études de chat. Léonard s'est attaqué à une madone au chat, même si l'animal passait alors pour satanique. Photo Royal Collection, Londres 2019.

Je suis ravi d'avoir vu ce Léonard, comme j'ai eu le plaisir d'avoir dégusté à Venise «L'Homme de Vitruve», presque seul, à l'Accademia. Ou le «Portrait de musicien» et des feuillets du «Codex Atlanticus» en compagnie de quelques élèves polonais à l'Ambrosiana de Milan. Parce qu'au Louvre, ce sera coton. Tout a été fait afin d'attirer des foules. Et cela pour voir moins de choses que prévu au départ. Si un accord a tout de même été trouvé in extremis avec l'Italie, qui menaçait de retirer ses billes, la Joconde elle-même (trop fragile) ne sera pas du parcours. Le «Saint Jérôme», allez savoir pourquoi, a été prêté par le Vatican à New York. L'Ermitage enverra la «Madone Litta» à Milan cet automne (2). Les Offices (dont je dois bientôt vous parler des derniers aménagements) ne vont pas dégarnir leur nouvelle salle contenant notamment «L'adoration des Mages». J'ignore en plus si la version londonienne de «La Vierge aux rochers» sera présente. Pour la National Gallery, elle est en effet de Léonard «himself». Pour le reste du monde, il s'agit là d'une oeuvre d'atelier. Le cartel du Louvre risque du coup de créer davantage qu'un incident diplomatique. Un crime de lèse-majesté. Un problème qu'Elizabeth II se saurait bien évidemment commettre vis-à-vis d'elle-même.

(1) Du 24 octobre au 24 février 2020.
(2) Elle sera du 8 novembre au 10 février 2020 au Museo Poldi Pezzoli.

Pratique

«Leonardo da Vinci, A Life in Drawing», Queen's Gallery, Buckingham Palace, Londres, jusqu'au 13 octobre. Tél. 0044 303 123 73 01, site www.rct.uk Ouvert tous les jours de 9h30 à 17h30 Puis dès le 22 novembre à Holyrood Palace d'Edimbourg. Fin le 15 mars.

Tête de Léda. le tableau final a disparu au XVIIe siècle. Photo Royal Collection, Londres 2019.

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