Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

La Portugaise Joana Vasconcelos est aujourd'hui partout. Même à Genève!

L'artiste vient d'inaugurer une sculpture à Paris, où elle squattait déjà Le Bon Marché. Chez nous, elle se trouve dans la galerie de Laura Gowen, qui l'avait déjà montrée à Artgenève.

L'une des pièces exposées rue Calvin.

Crédits: Unidade Infinita Projectas, galerie Gowen Contemporary, Genève 2019.

Elle est partout! L'agenda de Joana Vasconcelos déborde. Le 14 février, jour de la Saint-Valentin, la Portugaise n'a d'ailleurs pas pu venir à l'inauguration de son «Cœur de Paris». Une «action citoyenne», comme l'a bien fait remarquer la Ville, qui n'en manque pas une en matière de «novlangue». Il s'agit en effet d'une initiative due à de «nouveaux commanditaires», avant tout féminins. Elle visait à installer porte de Clignancourt, tout près du grand marché aux puces, une sculpture céramique faite de 3800 azulejos rouges, peints à la main. Une réalisation budgétée à 600 000 euros, tout compris. Autant dire que Joana, née à Paris en 1971, a sans doute limé son cachet. Elle peut jouer depuis plus de dix ans les stars internationales. Nationales aussi, notez-le. En 2012, la femme a été la première à exposer au château de Versailles. Un choix prestigieux, même s'il ne convenait ni au palais de Louis XIV, ni à la créatrice contemporaine.

La sculpture inaugurée à Paris le 14 février. Photo Joséphine Brueder, Ville de Paris.

Ce n'est évidemment pas tout, même dans la capitale française. Au Bon Marché, le grand magasin de la rive gauche, l'artiste a installé jusqu'au 24 mars une des sculptures tricotées et crochetées dont elle a le secret. Enorme, celle-ci. «Simone», une des walkyries obtenues en utilisant des médias supposés très féminins comme la laine et les aiguilles, remplit la cage d'escalier d'un escalator à l'autre. Elle confère un peu de chaleur à un environnement trop blanc. Joana, qui adore les couleurs vives, a pourtant cette fois restreint sa palette. Cette création débordante ne possède pas la polychromie de celle qu'elle avait suspendue dans la cour couverte du Palazzo Grassi de Venise. Chez François Pinault. Dans une ville lui convenant bien. C'est avec son lustre, pourvu de 25 000 tampons hygiéniques, que la plasticienne avait percé à la Biennale de 2005. Quelques années plus tard, le Portugal lui laissait carte blanche pour un pavillon vénitien qu'elle avait voulu maritime. Des azulejos, bleus cette fois, recouvraient la coque du bateau emmenant les passagers (dont j'étais) pour une petite croisière «arty». Une ou deux Biennales de plus, et Joana créait un fabuleux jardin lumineux pour Swatch, sponsor de cette grand messe de l'art contemporain.

Sculptures murales et animaux

Si je vous parle de Joana, qui est une dame plantureuse, chaleureuse et dynamique, c'est parce qu'elle se retrouve aussi à Genève. En galerie. Laura Gowen l'avait déjà proposée dans le cadre d'Artgenève, fin janvier. Elle y montrait des meubles capitonnés d'excroissances recouvertes de housses de tricot aux couleurs «fluo». De la "déco" de luxe. Pour son lieu de la rue Calvin (un Calvin qui doit se retourner dans sa tombe), Laura a choisi des sculptures murales, aussi bariolées que possible, ainsi que des animaux recouverts de housses crochetées. Le macramé des grands-mères recyclé, en quelque sorte. Il y a notamment là un crabe sous un filet de dentelle. C'est du sur mesure. Rien de mécanique chez Joana Vasconcelos, qui dirige un vaste atelier à Lisbonne. Un endroit où des dames brodent, tricotent, cousent et assemblent. L'aspect manuel reste essentiel pour l'artiste qui se veut un peu artisane. D'où la voie textile, déjà empruntée par Sheila Hicks (à qui Beaubourg vient de rendre un hommage dont je vous ai parlé), Louise Bourgeois ou Annette Messager. Une manière forte de récupérer et mettre en valeur un genre décrié, et donc délaissé par leurs collègues masculins.

Joana au Bon Marché de Paris. Photo tirée du site du Bon Marché.

Une question cependant, que j'ai bien sûr posé lors du vernissage à Laura Gowen. Comment cela vieillit-il? Peut-on nettoyer, voire même laver? Les œuvres conserveront-elles ensuite leurs belles couleurs? Et quid des mousses qui se trouvent sous les laines? La réponse viendra avec le temps. Une certaine prudence s'impose tout de même. Il est bien sûr possible de mettre tout cela sous verre, comme des fruits rouges en bocaux. Mais ce serait tout de même dommage. Cela reviendrait à figer la vie, dont cette création foisonnante se veut un bourgeonnement.

Pratique

«Joana Vasconcelos, Glace dorée II», Gowen Contemporary, 4, rue Calvin, Genève, jusqu'au 27 avril. Tél. 022 310 57 85, site www.gowencontemporary.com Ouvert du mardi au vendredi de 10h à 18h30, le samedi de 11h30 à 17h.





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