Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

La plate-forme Tumblr interdit la pornographie dès le 17 décembre. Levée de boucliers

Créé en 2007, Tumblr a été racheté par Yahoo, absorbé lui-même par Oath. Pour attirer de la publicité, les sites jugés "inappropriés" sont expulsés ou détruits. Une atteinte à la communauté LGTB comme aux fétichistes en tous genres. La presse s'insurge.

Une des images de protestation apparues sur Tumblr il y a un mois. Je n'aurais pas osé vous montrer certaines images. Quoique...

Crédits: DR

Le couperet va tomber. Dans quelques heures, tout sera fini. Le 17 décembre 2018, la plate-forme Tumblr sera devenue «safe» comme on dit aujourd'hui dans ces Etats-Unis voulant tout aseptiser. Le contenu «pornographique» en aura été expulsé. Les locataires indésirables ont été prévenus en novembre. Il leur fallait soit émigrer ailleurs (chez des gens à mon avis plus tolérants), soit se faire hara-kiri, soit s'amender. Mais là, les pornographes se retrouvent selon moi plombés par leur passé. La rubrique «archive» de chacun des sites impliqués regorge d'images désormais jugées «inappropriées». Vous imaginez le travail de ménage quand on pense que certains blogs durent depuis des années et que leurs propriétaires postent plusieurs photos par jour...

«Pornographie» est un mot qui veut tout dire, c'est à dire rien. Pour un André Breton cette fois taquin, c'était «la sexualité des autres». Il s'agit aujourd'hui du grand épouvantail. Les régimes forts, et je suppose que vous voyez ce que je veux dire, brandissent ce mot pour briser toute résistance. C'est le cas de la Russie, de la Chine ou de la Turquie, pour ne pas parler des pays du Golfe. Ceux qui consomment un maximum de porno «hard» en secret. Ici, avec Trumbl, les choses se verront répertoriées, comme avec le Code Hays hollywoodien de 1934. Aucun sein nu par exemple ne se verra plus accepté, sauf s'il allaite. Des algorithmes joueront les censeurs. La chose existe déjà pour Facebook ou Instagram. On connaît les problèmes qu'a connu «L'origine du monde» de Gustave Courbet, refusé plusieurs fois avec menace de fermer le compte. Tumblr a promis que l'art ne se verrait pas châtré, mais Titien, Rubens, Boucher, Renoir ou Picasso me semblent en grand danger.

Une popularité grandissante

Tout n'est pas arrivé d'un coup dans cette navrante affaire. Créé par David Karp en 2007, Tumblr a vite grandi. Deux chiffres. En janvier 2008, il comptait 170 000 utilisateurs. En août 2010, 6,6 millions. And so on.... De quoi susciter des envies commerciales. En mai 2013, la plate-forme a été rachetée pour 1,1 milliard de dollars par Yahoo. Au début, rien n'a changé pour les utilisateurs. Mais Yahoo s'est vu absorbé par Oath en juin 2017. Tumblr a commencé à trembler. Du jour au lendemain, sans avertissement, des sites se sont retrouvés inaccessibles à moins d'acrobaties. «Il n'y a rien à voir ici.» La censure s'est opérée dans le désordre. La même image se retrouvait au pilori ici. Et pas là. Le principe du «reblog» permettait de vérifier la chose. J'ai bien dit «image». Le texte est resté hors-jeu. Tumblr prévenait certes que le langage était «strong», mais il suffisait de presser sur «OK». Je note en passant que la nouvelle police restera identique à partir du 17 décembre 2018. Le poids des mots joue peu face au choc des images...

Il fallait bien sûr un prétexte pour mettre ainsi le couvercle sur la marmite. Oath l'a trouvé. Tumblr a été exclus un certain temps par App-Store. Il y aurait accueilli à son corps défendant des sites pédophiles de plus en plus nombreux. Depuis vingt ans, il s'agit là du crime suprême, ce qui n'était pas le cas avant. Les utilisateurs nient cette augmentation. Il y a toujours eu une auto-régularisation. Un abus pouvait se voir signalé. Ils pensent donc, comme Jean de La Fontaine, que «qui veut noyer son chien l'accuse de la rage.» Les plus méfiants se demandent même si des sites délictueux n'ont pas été introduits volontairement afin de permettre ensuite une vertueuse indignation. Le but réel serait d'introduire une publicité lucrative. Or les annonceurs, très sollicités, n'aiment pas s'engager auprès de minorités sexuelles. Il s'agit pour eux d'un public de niche. Pas assez porteur.

De la place pour tout le monde

Car tout le problème est là! Si Instagram ou Facebook ont un côté cul-cousu, qui correspond à une jeunesse incroyablement puritaine par rapport à la génération de Mai 68 (où l'on croyait par exemple à la fin du mariage), Tumblr était devenu le refuge des sexualités parallèles. Il y avait de la place pour tout le monde. C'était le royaume des LGTB, mais aussi des punks, des skins et des fétichistes. Il existait aussi bien des sites pour les fanatiques du pied (et donc de la chaussette) que pour les sadomasochistes ou les amateurs d'urine. Pour les admirateurs du poil masculin et les amateurs de gros seins. Pour les émoustillés par les bottes nazies et ceux préférant les gens mûrs ou les excréments. Le tout avec toutes les graduations possibles. Certains sites restaient très soft. D'autres proposaient des versions dures. En cliquant sur les liens établis par les images «rebloguées», l'utilisateur apprenait à savoir jusqu'où il entendait aller. Jusqu'à l'extrême ou pas.

D'autres envois tenaient en revanche du monde personnel. Leurs créateurs constituaient des sortes d'autoportraits avec ce qui les touchait. Une incohérence apparente, comme celle du puzzle. Mais une vraie personnalité. Un journaliste de «Slate» a déclaré avoir adoré ce genre de mélanges. «Le charme de Tumblr, c'était de pouvoir trouver sur la même page une bite de vingt-cinq centimètres et la reproduction d'un Gauguin et d'un Caillebotte.» Il y avait là du reste de quoi réfléchir. En quoi un sexe, même surdimensionné, est-il plus choquant qu'un bras nu? Ne s'agit-il pas là d'un choix de société? Un choix évolutif. Je viens de vous dire que les antiques paysans égyptiens labouraient tout nus sans que nul y trouve à redire.

"The Guardian" et "Le Figaro"

Evidemment, les actuels propriétaires de Trumbl ne pratiquent pas ce genre de raisonnements. Ils pensent business, et loin derrière morale puritaine. N'empêche qu'ils privent de vecteur des communautés déjà discriminées, même s'il est toujours question de tolérance dans les discours officiels. Les lieux LGTB disparaissent à Londres ou à Paris, victimes du prix de l'immobilier. La presse spécialisée est quasi morte. Il restait Tumblr. J'ai du coup découvert, en faisant ma revue de presse, que les soutiens aux utilisateurs LGTB (entre 10 et 22 pour-cent, personne n'est d'accord) venaient de supports inattendu. «The Guardian» s'est fendu d'un article scandalisé. En France, même «Le Figaro», qui s'était pourtant fait le fer de lance contre le mariage pour tous, a dit son inquiétude (1). Les minorités sexuelles n'auront plus guère de moyens de s'exprimer en communauté.

Il faut dire que la fin du Tumblr d'antan (dont on se demande comment il supportera une baisse de fréquentation) vient avec une autre petite nouvelle. Starbuck's va installer des filtres pour empêcher ses clients de regarder du porno. Une censure qui existe déjà au McDo. Notez que les réfractaires pourront toujours aller ailleurs en évitant de boire du mauvais café. Une petite nuit tombe, avec ce qu'elle suppose de questions. Qu'appelle-t-on porno? En plus, ce qui part des Etats-Unis finit généralement en Europe. Tout devrait alors chez nous devenir «safe», des discussions universitaires aux bibliothèques publiques en passant par les salles de musée. Je veux bien qu'il faille protéger les femmes, même s'il ne s'agit pas d'éternelles mineures, et les enfants, qui sont de nos jours des petits anges innocents. Mais qui nous sauvera des Américains? Je vous le demande!

(1)  Il y a "la crainte, pour les utilisateurs de la première heure, de voir changer irrémédiablement une plateforme qui n'est jamais devenue un grand réseau social, mais qui représente un pan de la culture Web."




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