Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

La Peggy Guggenheim Collection montre sa fondatrice en "ultima dogaressa"

L'exposition marque les 70 ans de l'installation de Peggy dans la ville et les 40 ans de sa disparition. C'est l'occasion de montrer aussi "ses" artistes n'ayant pas percé.

Peggy Guggenheim à la Biennale de 1948.

Crédits: Peggy Guggenheim Collection, Archivio Cameraphoto Epoche, Salomon R. Guggenheim Museum, New York.

En matière d'hommages, pour les anniversaires, on compte par 100. A la rigueur par 50. La Peggy Guggenheim Collection a changé la donne, ce qui n'a rien d'étonnant pour une femme qui ne faisait rien comme tout le monde. Elle marque aujourd'hui les 70 ans l'installation de «l'ultima dogaressa» au Palazzo Venier dei Leoni, laissé inachevé au XVIIIe siècle le long du Grand Canal. Elle rappelle aussi les 40 ans de la mort de celle qui repose, dans le jardin, entourée des tombes de ses nombreux chiens. Des griffons belges, pour la petite histoire.

On connaît l'histoire. Je la rappelle tout de même. De 1942 à 1947, Peggy, née en 1898, a dirigé à New York sa galerie Art of This Century. En 1948, elle se voit invitée par la Biennale de Venise. L'Américaine est connue pour la nouveauté de ses goûts, et la manifestation rouvre péniblement après deux interruptions (1944 et 1946) dues au conflit. Un pavillon peut lui revenir. C'est celui de la Grèce, qui a sombré dans la guerre civile. Communistes contre partisans du roi. Son espace, au-delà du petit pont des Giardini, se révèle du coup libre. Peggy y installe sa collection. On va beaucoup en parler. En bien ou en mal, ce qui a en fait peu d'importance. Il est amusant de voir dans l'actuelle exposition que l'intéressée collait tous les articles, flatteurs ou non, dans d'énormes cahiers.

Un souffle moderne

En juillet 1949, Peggy qui n'a aucune envie de retourner aux Etats-Unis, achète le Palazzo Venier. Un édifice qui, soit dit en passant, a appartenu quelques années avant à Luisa Casati, l'extravagante muse des futuristes et des surréalistes. Luisa y avait installé sa ménagerie. Peggy y mettra sa collection, qu'elle finira par léguer indirectement à Venise. En 1979, à son décès, elle devient donc une dépendance du musée fondé par son oncle Salomon à New York. La collectionneuse détestait le monsieur, mais elle pensait à juste titre que la gestion familiale de son musée se révélerait plus sûre que celles de l'Etat italien ou de la Ville de Venise.

Un tableau d'Emilio Vedova acquis par Peggy. Photo Succession Emilio Vedova, Peggy Guggenheim Collection, Venise 2019.

La présence de Peggy dans la Ville des Doges trois décennies durant n'était pas qu'anecdotique, même si elle s'appliqua à étonner son monde avec ses tenues délirantes, sa gondole privée et une vie personnelle qui l'était beaucoup moins (privée, donc). Pour les artistes italiens, qui sortaient de deux décennies de fascisme (même si on découvre aujourd'hui que les années 1922 à 1943 furent très riches pour l'Italie en matière culturelle), elle représentait un espoir. Elle s'intéressait au Vénitien Emilio Vedova, mais aussi à Tancredi Parmiggiani ou Piero Dorazo. Peggy apportait le souffle de la modernité dans une cité représentant tout de même le passé. Si en 2019 la ville peut se targuer de former une capitale de l'art contemporain, au même titre que Los Angeles, Berlin ou Shanghai, c'est à cette femme que Venise le doit. Il n'y aurait pas sans elle toutes ses fondations, de Pinault à Miuccia Prada en passant par Francesca Thyssen et Vuitton.

Un moment passé sous silence

Il s'agissait d'illustrer ce propos. Les commissaires Grazina Subelyte et Karole B. Vail (une descendante de Peggy) ont fait au mieux. Elles commencent par montrer des Pollock et un superbe Arshile Gorky, acquis par Peggy lors d'une visite à l'artiste en compagnie d'André Breton en 1945. Puis elles passent à l'activité vénitienne de la «dernière dogaresse». Un moment longtemps laissé en friches. Il semblait que la collectionneuse avait alors eu la main moins heureuse. Il faudra attendre jusqu'à ces dernières années pour que les abstraits italiens sortent de leur pays et fassent de gros prix partout. Et le féminisme va bien un jour s'emparer de Grace Hartigan, dont la fondation propose une énorme composition. Notez que pour «Life», au début des années 1950, il s'agissait le «la femme peintre la plus importante d'Amérique» à une époque où vivaient aussi Joan Mitchell ou Helen Frankenthaler, honorée cet été au Palazzo Grimani de Venise...

L'Arshile Gorky en question. Photo Peggy Guggenheim Collection, Venise 2019.

Bien sûr, certains noms aux murs ne disent plus rien à personne. C'est une règle implicite du jeu. Je suis sûr que le public actuel serait très surpris de voir qui se trouvait exposé dans les stands du premier Art/Basel, en 1970. Tous les galeristes ont connu leurs échecs, du moins sur le plan commercial. Même Daniel-Henry Kahnweiler, cet hyper sélectif, n'a pas présenté seulement ceux ayant aujourd'hui de grands noms. Qui parle aujourd'hui d'Eugène-Nestor de Kermadec ou de Francesco Bores? Il y a par conséquent des tableaux pleins les réserves de certaines galeries prestigieuses . A Genève, ceux de la Galerie Jan Krugier ont ainsi fini perlés, après fermeture, dans les ventes de la maison Piguet. Avec des résultats finalement rassurants. Les toiles de Geneviève Asse sont très bien parties. 

De Cobra au cinétisme

Mais revenons au Palazzo Venier, dont la salle des sculptures s'est audacieusement vue repeinte en turquoise. Les chefs-d’œuvre officiels se retrouvent entourés de noms rares, de Kenzo Okada à René Brô ou au sculpteur Reg Butler. Qui connaît Reg Butler hors du Royaume-Uni? Il y a aussi là des mouvements que l'on n'a guère l'habitude de se voir associés avec Peggy Guggenheim. Le cinétisme, par exemple, dont la grande prêtresse était la galeriste parisienne Denise René. Cobra. La dernière salle offre ainsi du Pierre Alechinski comme de l'Asger Jorn ou du Karel Appel. Là, la Vénitienne d'adoption fait un peu figure de suiveuse, ce qui n'était pourtant pas son genre. Et puis, le visiteur remarque aussi de beaux morceaux isolés. Un Magritte immense, par ailleurs bien connu. Un beau Graham Sutherland faisant face à un Bacon des années 1950. Un bon Jean-Paul Riopelle.

La salle avec les Pollock. Photo DR.

Plus éclaté, moins convenu, un peu brouillon, le goût réel de Peggy se retrouve bien illustré par cette exposition n'ayant rien du pieux hommage. Il n'y a plus qu'à courir ensuite dans les salles permanentes, dont l'accrochage a dû se voir un peu revisité. Plus la Collection Schulhof, arrivée aux milieu de polémiques familiales en 2012. Si vous voulez mon avis (et vous l'aurez de toute manière), le nombreux public, en général anglophone, peut ainsi repartir avec l'idée d'un musée vivant. La moindre des choses pour quelqu'un comme Peggy, Une personne débordante d'énergie et semblant sans cesse capable de se renouveler. Quitte à se tromper parfois au passage,

Pratique

«Peggy Guggenheim, L'ultima dogaressa», Peggy Guggenheim Collection, 701-709 Dorsoduro, Venise, jusqu'au 27 janvier 2020. Tél. 0039 041 240 54 11, site www.guggenheim-venice.it Ouvert tous les jours, sauf mardi, de 10h à 18h.

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