Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Londres oppose Mantegna et Bellini, deux beaux-frères dans l'Italie du XVe siècle

Somptueuse, l'exposition de la National Gallery illustre la rivalité entre deux peintres qui se sont un temps ressemblés. Mais, tandis que Mantegna n'évolue guère, Bellini finira par annoncer une ère nouvelle.

"Le Christ au Jardin des Oliviers". La version d'Andrea Mantegna. Plus tard, Bellini en a donné une interprétation moins architecturale et moins archéologique.

Au centre de l'histoire se situe une certaine Nicolosia. Le visiteur de la verra jamais. Anticipant l'Arlésienne de plusieurs siècles, la Vénitienne n'a laissé d'elle aucune image connue. Pas impossible cependant qu'elle se cache quelque part! Nicolosia épouse en 1453 le peintre qui monte dans l'Italie du Nord. Il s'agit d'Andrea Mantegna, qui doit avoir vingt-deux ans. La jeune femme sait ce qui l'attend. Elle-même est la fille de Jacopo Bellini, qui tire alors non sans mal l'art de sa cité natale hors de la sphère byzantine. La Sérénissime a beau dominer économiquement le monde. Côté architecture, elle en reste par ailleurs au gothique, alors que toute l'Italie est revenue à l'Antiquité avec la Renaissance.

Nicolosia, qui ne laisse aucun autre souvenir biographique que ses noces, a au moins deux frères. Il s'agit de Gentile et de Giovanni, ce dernier étant selon certains exégètes un fils illégitime de Jacopo. D'où des tonnes de psychanalyse déversée sur des Madones et leur air absent. De toute manière, on ignore quand est né Giovanni, aujourd'hui mis en balance avec son beau-frère Mantegna par la National Gallery de Londres. Il y a les tenants d'une date haute, qui remonterait jusqu'à 1425. Et ceux d'une naissance plus tardive, vers 1435. L'homme se disait nonagénaire au moment de sa mort en 1516, mais cela ne prouve rien. On aimerait pourtant bien le savoir en regardant les cimaises des salles basses où se déroule l'exposition montée par Carolyn Cambell (comme la soupe vantée par Andy Warhol). Nous savons en effet que les fresques de Mantegna à la chapelle Orvetari des Eremitani de Padoue (en grande partie détruites par un bombardement de 1944) ont été exécutées avant 1451 par un Mantegna de moins de vingt ans.

Le peintre le plus moderne

A ce moment là, en dépit ou à cause de son âge, Mantegna est le peintre le plus moderne d'Italie, le sculpteur Donatello travaillant tout près de lui au Santo (la grande église vouée à saint Antoine de Padoue). Le débutant a parfaitement assimilé les lois de la perspective. Sa connaissance de l'art antique se révèle irréprochable, même si l'homme ne se rendra à Rome qu'en 1488. L'artiste sait par ailleurs créer des compositions complexes, avec des audaces de mise en page, comme des personnages partiellement coupés. Regardé depuis Venise, il devait avoir l'air d'un révolutionnaire. On n'avait jamais vu ça. Cela dit, la National Gallery peut présenter des dessins à la pointe de métal extraordinaires, issus d'albums de Jacopo Bellini (il y en a même un livre complet dans une vitrine). Le visiteur réalise ainsi que l'homme était prêt à exécuter des œuvres très savantes que nul ne lui a apparemment demandées. Mais le savoir-faire était là.

Tandis que Mantegna va de chef-d’œuvre en chef-d’œuvre dans les années 1460, Giovanni tâtonne (il n'est jamais question de Gentile dans l'exposition). Ses dons ne semblent au départ pas éclatants. Il lui arrive même de reprendre tardivement certaines idées de son beau-frère, comme une «Présentation au Temple», histoire sans doute d'entrer en compétition avec lui. Cependant, comme le souligne bien Carolyn Campbell, ils vivent déjà dans des mondes distincts. Il y a quelque chose de minéral, de froid et de tendu chez Mantegna, qui met sa science archéologique au service de sujets dramatiques. L'exposition parle même de pessimisme. Bellini au contraire, après avoir cessé de voler avec les ailes des autres, propose un art atmosphérique, où le dessin sous-jacent n'occupe plus la première place. Chez lui, les contours deviennent flous. L'air d'une belle journée ensoleillée baigne le tableau de lumières bien réelles. Aucune archéologie. Giovanni met ainsi au point ce qui deviendra le credo de la peinture vénitienne du XVIe siècle. Un monde de couleurs. En trois dimensions.

Ouvert aux nouveautés

Le paradoxe est qu'il finit par dépasser le maître. Peintre durant des décennies à la Cour de Mantoue, l'une des plus lettrées d'Italie, Mantegna ne régresse pas. Les allégories peintes pour Isabelle d'Este en témoignent à Londres. Elles restent merveilleuses. Mais son style s'est depuis longtemps figé. L'homme demeure symptomatiquement fidèle jusqu'à sa mort en 1506 à la tempera, alors que l'huile devient la matière commune aux créateurs de la nouvelle génération. Bellini, lui, suit les nouveautés de près. Il les précède souvent. Vers 1505, il reste encore un artiste d'avant-garde alors qu'il a 70, voire 80 ans. Il suffit de lire la lettre de Dürer parlant de lui. Le météore Giorgione ne le désarçonne pas. Il va même aller au-delà, comme peut le constater le public de la National Gallery grâce à deux toiles fraîchement restaurées. Il s'agit de «L'ivresse de Noé», que Besançon prête en dépit de la réouverture de son musée le 16 novembre, et du «Festin des dieux», venu de Washington.

Pour cette exposition, qui semble faire l'unanimité, des prêts extraordinaires se sont en effet vus accordés. Aux nombreux Mantegna et Bellini de la National Gallery se sont ajoutés les pièces essentielles conservées à Berlin ou à Copenhague, à New York ou à Vienne, le Louvre boudant un petit peu cette fête qui ne le concerne pas (1). C'est à Berlin qu'ira cette exposition dont j'avais eu un avant-goût l'été dernier à Venise. Notons au passage que cet ensemble, bien mis en scène sur les fonds sombres qui deviennent usuels pour la peinture ancienne, révèle par ailleurs un troisième homme, non cité à l'affiche. Carolyn Campbell a voulu faire une petite place à Marco Zoppo (1433-1478). C'est un beau peintre, à mi-chemin entre Mantegna et Bellini. Il existe de lui de magnifiques tableaux, même si l’œuvre conservé n'apparaît guère abondant. Zoppo fait typiquement partie de ces artistes qui n'auront jamais de rétrospective pour eux tous seuls. Qu'on le veuille ou non, la peinture ancienne aussi fonctionne selon le star-system.

(1) La "Crucifixion" de Mantegna est cependant là.

Pratique

«Mantegna and Bellini», National Gallery, Trafalgar Square, Londres, jusqu'au 27 janvier 2019. Tél. 004420 77 47 28 85, site www.nationalgallery.org.uk Ouvert tous les jours de 10h à 18h, le vendredi jusqu'à 21h. Berlin, Gemäldegalerie, du 1er mars au 30 juin.

P.S. Un certain nombre de lecteurs m'ont demandé comment accéder aux articles anciens de cette chronique, le site n'indiquant de manière claire que les sept dernières contributions avec ma photo. C'est très simple. Il suffit de cliquer sur mon nom en faut de l'article. La liste apparaît alors, en allant du plus récent au plus ancien.

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