Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

La National Gallery de Washington rend un Picasso sans autre forme de procès

Les héritiers Mendessohn-Bartholdy continuent à vouloir des restitutions ou de l'argent pour des oeuvres peut-être spoliées. Ils font peur. La NG a cédé sans se battre.

Le Picasso qui appartenait à la National Gallery.

Crédits: Succession Pablo Picasso, ADAGP.

On n’en finira jamais. Une cause juste n’en est pas moins en train de dériver. Il s’agit de la restitution des œuvres spoliées. Obligatoirement entre 1933-1945. Les autres périodes historiques n’intéressent apparemment personne. Le Soviétiques n’ont ainsi jamais rien volé personne!

Le dernier cas en question concerne la National Gallery de Washington (NG). Cette dernière vient de rendre aux héritiers du banquier Paul von Mendelssohn-Bartholdy (la famille du compositeur de la «Marche nuptiale») un pastel de Picasso datant de 1903. Le litige s’est réglé à l’amiable, si l'on peut dire. L’institution, qui va vers de grosses difficultés économiques comme tous les musées américains aujourd’hui, a rendu le tableau. Pas de procès. La NG en craignait les frais. Il s’agissait en plus, sans vouloir être méchant, d’une œuvre secondaire. Les avocats montraient par ailleurs les dents. Il faut dire que le succès de leurs précédentes démarches auprès du Guggenheim et du MoMA a aiguisé leurs dents. Les deux musées new-yorkais ont versé une somme restée confidentielle pour garder deux autres Picasso. Une action judiciaire a aussi couru entre les héritiers Mendelssohn-Bartholdy et la Fondation Sir Lloyd Andrew Webber (le compositeur de «The Fantom of the Opera»). Encore un Picasso. Tout aussi bleu du reste…

Une vente peu claire

L’affaire actuelle se situe à nouveau dans les cas limites pouvant rapporter gros. En 1934, Mendelssohn-Bartholdy, Juif, avait mis en vente seize Picasso.L’homme était mort l’année suivante. «Il pourrait s’être vu contraint à cette cession», disent aujourd'hui les juristes. Mais ses œuvres ne lui ont pas été volées ou séquestrées. L’acheteur du Picasso de la NG était en plus Justin K. Thannhauser, qui va bientôt quitter l’Allemagne hitlérienne pour la France, la Suisse (Lucerne) et enfin l’Amérique. Ce coreligionnaire se voit du coup accusé d’avoir fait une bonne affaire.

Où la restitution fait ici grincer les dents, c’est que les héritiers (et sans doute leurs juristes) ont immédiatement mis le Picasso de la NG en vente, via Larry Gagosian. Dix millions de dollars minimum (1). Cela dit, c’est encore une paille par rapport aux exigences des héritiers de Paul Leffmann. Toujours pour un Picasso, rose celui-là. Un procès, qu’ils ont perdu il y a quelques années contre le Metropolitan Museum de New York, a révélé qu’ils avaient fait une proposition aux «trustees» de l'institution: cent millions de dollars ou le tableau en retour. Le juge avait décidé que la toile, vendue en Italie juste après les lois raciales de Mussolini en 1938, n’avait pas fait l'objet d'une spoliation. Le prix de 12 000 dollars, énorme à l’époque, était celui de ces temps troublés. Bref. Il s'agissait d'une «tractation entre individus privés.» Les Leffmann avaient ensuite passé en Suisse.

Une dérive

Tout cela commence selon moi à sentir mauvais. On était déjà dans le «big business», et non plus dans la juste et nécessaire réparation du deuil. Il ne faudrait pas arriver pour le bien de la cause un jour à l’extorsion. Autrement, qui spolie qui?

(1) L'article sur l'accord avec Gagosian a paru dans le "Wall Street Journal".

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