Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

La National Gallery de Londres s 'offre une icône de l'art anglais, "The Red Boy"

Peint par Sir Thomas Lawrence en 1825, ce portrait d'enfant lui coûtera 9 300 000 livres. Un achat contesté. Trop souvent reproduit, le tableau semble un peu kitsch.

Art et artifice. Le portrait de Charles William Lambton.

Crédits: DR.

C’est une icône. Une vraie. Et des icônes véritables, il n’en existe pas tant que ça en peinture. On comprend que la National Gallery de Londres entende se saigner aux quatre veines afin d’acquérir le portrait de Charles William Lambton, dit «The Red Boy». Exposé en 1825 par un Sir Thomas Lawrence (1769-1830) au sommet de sa gloire, le tableau lui coûtera 9 300 000 livres sterling (environ douze millions de francs). Et encore le prix a-t-il été «négocié» par Christie’s avec le propriétaire. Un membre de la famille du modèle, celui-ci n’ayant cependant jamais eu d’enfants. Normal! Comme la demoiselle Rivière peinte par Ingres, Charles William quitta ce bas monde à 13 ans. La mortalité adolescente se révélait aussi forte que celle des nourrissons au XIXe siècle.

C’est donc peu avant 1825 que le premier comte de Durham commanda le portrait de son fils. Une œuvre à la taille inhabituelle pour une effigie enfantine. On ignore si le choix fut celui du commanditaire ou de l’artiste. Ce dernier aurait voulu rivaliser avec le vaste «The Blue Boy» de Thomas Gainsborough, qui faisait à l’époque office de parangon (ou d’exemple si vous préférez). Il est clair que le tableau paraît davantage conçu pour la présentation publique que l’accrochage privé, même si les châteaux britanniques sont hauts de plafonds. La toile traversa du reste la Manche dès 1827. Lawrence, qui possédait une notoriété européenne, le présenta alors au Salon parisien. L’œuvre y fit grande impression. Et cela même si les Français ont longtemps boudé (ce n’est fini que depuis quelques années...) l’art anglais.

Un timbre poste

Conservé par la famille, le portrait a continué à hanter les mémoires. Il a ainsi fait en 1967 l’objet d’un timbre-poste, le premier du genre en Angleterre. Il a aussi orné d’innombrables couvercles de boîtes de chocolats ou de pralinés depuis le règne de Victoria. Une chance et une malchance. Toute image finit par se dégrader et s’user. Une forme d’érosion intellectuelle (1). La National Gallery, où le tableau devrait entrer en décembre quand tout l’argent sera trouvé (il en manque malgré un legs et d’importantes donations), a ainsi présenté il y a une quinzaine d’année une exposition autour du mythique «The Cornfield» de John Constable. Avaient été montrées, après appel au public, toutes les dérivations possibles de ce paysage, de la tapisserie au petit point aux calendriers des postes. Passionnante, la chose n’en finissait pas moins par susciter un certain écœurement.

L'autoportrait de Lawrence, avec un effet voulu d'inachevé. Photo DR.

C’est ce qui est aussi arrivé au «Red Boy». Il se lit aujourd’hui des critiques dans la presse britannique sur ce tableau très artificiel, où la peinture pure l’emporte de beaucoup sur le réalisme psychologique. Mais c’est comme ça! Enfant prodige récitant des centaines de vers à dix ans, portraitiste officiel de la reine Charlotte à vingt, Lawrence a toujours voulu plaire en se faisant plaisir. Le petit Lambton reste ainsi un enfant idéal. "Le petit Lord Fauntleroy" avant la lettre. Les sommes colossales que l'artiste a gagnées ont passé dans sa collection de dessins, la plus belle jamais réunies par un seul homme, avec des dizaines de Raphaël et de Michel-Ange. L’homme s’est pour cela endetté jusqu’au cou, fréquentant la Cour. Peut-être un peu trop. Lors du scandaleux procès en divorce pour adultère de George IV et de Caroline de Brunswick, ce séducteur né a ainsi un temps passé pour l’amant de la dame, ce qui ne l’a pas pour autant brouillé avec le mari. Il se passait alors vraiment des choses à Buckingham…

Une peinture heureuse

Comment cet homme, à qui tout souriait puisqu’il dirigeait depuis 1820 la Royal Academy, n’aurait-il pas produit de la peinture heureuse (2)? D’autant plus qu’il s’agissait d’un virtuose, capable de tracer avec d’immenses coups de pinceaux un portrait en quelques jours, voire quelques heures. Avec une curieuse préférence pour un rouge pourpre, comme l’a prouvé la somptueuse rétrospective de la National Portrait Gallery en 2010-2011. Il n’y avait là que des «beautiful people», vus d’un œil indulgent. Glamour pour tous! Lawrence se situe ainsi quelque part entre Nattier au XVIIIe siècle et Boldini aux débuts du XXe. L'artiste inventait un peu. Il faut dire que tous les gens portraiturés ne devaient pas être bien intéressants, et que l’homme avait rêvé de devenir peintre d’histoire. Un genre plus noble, où il ne fait pas obligatoirement plaire à ceux qui paient. Même si c’est très cher.

Le portrait du futur marquis de Londonderry. Prestige pictural de l'uniforme... Photo DR.

Et puis le goût a changé. D'où les réserves actuelles. Les plus hauts prix du marché de l’art ne vont plus de nos jours aux grandes effigies anglaises du XVIIIe siècle, comme c’était le cas dans les années 1920, quand le grand marchand Sir Joseph Duveen vendait aux milliardaires américains des Reynolds et des Gainsborough à des prix hallucinants. Si le portrait garde la cote outre-Manche, où beaucoup de gens posent encore pour la postérité (pensez au succès du British Portrait Award, dont je vous ai plusieurs fois parlé), on le veut aujourd’hui différent. Francis Bacon et Lucian Freud ont passé par là. Une bonne représentation se doit en 2021 d’être dure et sans concession. Le client en prend au propre plein la gueule.

Flatter avant tout

Une telle idée qui ne serait jamais venue au temps de Lawrence, comme il se doit anobli. Sauf chez Goya, bien sûr! Il s’agissait alors de mentir gentiment, d’où les artifices de la pose et le gommage systématique des défauts physiques. Un exercice de haute voltige. Le Fotoshop du XIXe siècle. Comment rendre les gens plus séduisants tout en permettant tout de même au spectateur de les identifier? Le «Portrait de Charles Stewart», futur marquis de Londonderry» de Lawrence, que la National Gallery exposait déjà à titre de prêt temporaire, semble ainsi trop beau pour être vrai. Il faut dire que l’uniforme brodé, objet de tous les soins de l’artiste (qui en fait un admirable morceau de peinture), y est pour quelque chose…

(1) On pourrait dire exactement la même chose de «La petite Irène» de Renoir, que conserve à Zurich la Fondation Georg E. Bührle.
(2) Lawrence n’en était pas moins un ami intime de Turner et de Füssli, ses opposés.

P.S. Je rappelle que le Musée d'art et d'histoire de Genève conserve l'un des plus beaux et de plus célèbres portraits de Lawrence avec celui de Mrs Angerstein et de son enfant.

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