Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

La National Gallery de Londres reçoit par "acceptation in lieu" un Liotard capital

Mort en 2018, le banquier George Pinto voit son héritage payé en nature. Le double portrait du peintre genevois a été estimé par le fisc à environ dix millions de nos francs.

Le Liotard, exécuté en 1754.

Crédits: National Gallery, Londres 2020.

C’est l’un des plus beaux pastels de Jean-Etienne Liotard (1702-1789). L’un des moins vus aussi, puisqu’il avait disparu des yeux du public de 1916 jusqu'à tout récemment. L’œuvre vient d’entrer à la National Gallery de Londres. Le musée ne possédait du Genevois qu’une huile, à mon avis secondaire pour ne pas dire tertiaire. La peinture actuelle fait partie, avec deux autres tableaux, d’une «acceptation in lieu». Il s’agit donc d’une dation.

C’est en 1754 que Liotard, en séjour à Lyon chez ses cousins Lavergne, a exécuté cette scène a mi-chemin entre le double portrait et la scène de genre. Il en existe un pendant, avec un petit garçon associé cette fois à une figure masculine. Considérée comme commercialisable, l’œuvre a été vendue deux ans plus tard par l’artiste au Viscount Duncannon. Elle est toujours restée depuis en Grande-Bretagne. Son dernier propriétaire se nomme George Pinto (1929-2018). Ce dernier a fait carrière à la banque Kleinwort & Benson, absorbée en 2016 dans un conglomérat financier. A ses anciens collègues, cet homme laissait le souvenir d’une personnalité «brillante et merveilleusement excentrique.» On voit que nous sommes en Angleterre. Imaginez-vous la même nécrologie fantaisiste pour un défunt associé de Pictet, Bär, Piguet-Galland ou de Mirabaud?

Gainsborough et Lawrence

Les héritiers de Pinto ont donc donné trois œuvres afin d’aider à payer leurs droits de succession. Il y a en sus un Gainsborough inachevé, dont le principal mérite est de représenter la fille du peintre Margaret. Plus un Thomas Lawrence brillant, certes, mais tout de même modeste, représentant The Honorable Peniston Lamb. Deux œuvres peu prisées au moment où la famille Pinto discutait le bout de gras avec les Arts Councils. Le Liotard s’est en revanche vu estimé un paquet de millions. L’avantage, en Angleterre, c’est qu’on connaît toujours les chiffres, alors que la France joue les rombières outragées dès qu’on lui demande des comptes précis. Les Lavergne se sont vus évalués à 8 760 000 livres, soit environ dix millions de nos francs.

Doit-on regretter que le tableau finisse ainsi sa carrière à Londres? Absolument pas! Pour que Liotard devienne une gloire internationale, il lui faut des œuvres capitales dans des musées importants. Le Louvre conserve ainsi deux pièces capitales de sa main, payées très cher. Abu Dhabi s’est offert le merveilleux portrait du comte Anton Corfiz Ulfeld. «La belle chocolatière» se trouve à Dresde depuis le XVIIIe siècle. Le Rijksmuseum d’Amsterdam détient quantité d’œuvres dont un superbe paysage genevois. La gloire exige ainsi une certaine dissémination.

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