Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

La National Gallery de Londres présente David Bomberg. Un moderne anglais!

Mort en 1957, l'artiste se passionnait pour les primitifs italiens. Il s'agit surtout de faire découvrir au public international un avant-gardiste parfois proche des cubistes.

"The Mud Bath" de 1914.

Crédits: Succession David Bomberg, Tate Gallery, Londres 2020.

Il faut un début à tout. La National Gallery (NG) de Londres possède donc une salle No1. Clairement indiquée en tant que telle, elle se trouve sur un pallier situé juste après le grand escalier. Il s’agit là d’un lieu d’expositions, souvent expérimentales. Un espace librement accessible au public, comme du reste l’ensemble du musée (hors quelques manifestations de prestige au prix d’entrée délirant, en dépit d’un sponsoring généralement bancaire). C’est normal, après tout. Si vous voulez vraiment informer ou éduquer votre public, mieux vaut savoir l’attirer pour lui montrer des choses inconnues de lui.

Je vous ai déjà plusieurs fois parlé de la Salle No1. Elle a accueilli un condensé de la rétrospective que les Espagnols avaient consacré à leur maître du XVe siècle Bartolomé Bermejo. Il lui est arrivé de proposer une seule toile, mais fondamentale, du baroque bolonais Guido Cagnacci. Cet espace mesurant dans les cinquante mètres carrés montre aujourd’hui David Bomberg. Vous me direz qu’il s’agit là d’un artiste du XXe siècle, alors que la NG s’arrête en principe à 1900. Ou plutôt vous ne direz rien... Je ne vois pas qui, sur le Continent, a déjà entendu parler de ce plasticien mort à 67 ans en 1957. La Grande-Bretagne reste un pays insulaire. Les Européens se savent quasi rien de sa scène moderne et contemporaine. Heureusement que Bacon, Freud et Damien Hirst coûtent aujourd’hui si cher! La chose a ouvert certains yeux. Encore un pouvoir de l’argent.

Dates précoces

Quand le visiteur pénètre dans la fameuse Salle No1, il a en ce moment l’impression de découvrir une bonne peinture abstraite des années 1950-1960. Un rien de cubisme tardif. Beaucoup de jeux optiques à la Victor Vasarely. Rien ne sortant vraiment des normes de ce qu’on appelle «l’esprit du temps» (pour autant que le temps ait un esprit, bien sûr!). Puis, comme il faut bien appréhender ces objets que l’on appelle des tableaux, le public se met à lire les cartels. Il découvre ainsi les dates. C’est une des grandes leçons que j’ai retenues de Charles-Henri Favrod, quand il dirigeait le Musée de l’Elysée à Lausanne. «Regardez toujours quand les choses ont été faites. Vous saurez tout de suite si vous avez affaire à un pionnier ou à un suiveur.»

Le tableau refusé de 1919 en hommage au soldats canadiens. Photo Succession David Bomberg, Tate Gallery, Londres 2020.

Or ici, les dates se révèlent étonnamment précoces. Non, vous n’êtes pas dans les années 1960. Une étiquette vous dit 1911. Une autre 1912. L’œuvre la plus récente remonte à 1919. Bomberg, qui a fait la guerre, reçoit alors une commande officielle du Canada. Un sujet militaire, bien sûr. En hommage à tous ses morts. Il en sort une composition plus sage que les abstractions d’avant 1914, certes. N’empêche que le résultat, qui appartient aujourd’hui à la Tate Gallery (comme du reste l’intégralité ou presque de l’exposition), se voit sèchement refusé par les commanditaires. L’un d’eux compare même la proposition de Bomberg à un avortement… Ce dernier imagine alors une chose plus raisonnable…. dont la NG ne donne aucune photo.

Le "vorticisme"

Mais qui est David Bomberg? Un natif de Birmingham, cité alors très industrielle. Famille pauvre, d’origine polonaise. Des tas de frères et sœurs. Un apprentissage de lithographe à 15 ans. Puis la force, et aussi les moyens, d’étudier à Londres. Il y a notamment eu pour professeur ce Walter Sickert qui attend toujours son exposition dans un pays francophone. En 1913, Bomberg séjourne à Paris. Il y voit les cubistes de près. Il faut trouver une réponse anglaise à ce type d’avant-garde. C’est le «vorticisme», dont les figures les plus connues (connues au Royaume-Uni, cela va de soi!) restent aujourd’hui Wyndham Lewis ou Edward Wadsworth. Bomberg peut donner son manifeste choc en 1914 avec «The Mud Bath» (Le bain de boue), présent à la National Gallery. Notez que l’artiste, lors de sa première exposition en solo organisée juste avant le conflit, demande à ce que l’œuvre en question soit pendue sur la façade de sa galerie! Dehors.

L'autoportrait, mis en regard d'un portrait de Botticelli à la NG. Photo Succession David Bomberg, Tate Gallery, Londres 2020.

Il y a ensuite la guerre puis, comme partout, le «retour à l’ordre». Bomberg revient à la figuration, notamment pour des paysages. Cette période n’est pas représentée à la NG. Je peux néanmoins vous dire que l’homme se situe là quelque part entre Kirchner et Kokoschka. Ce sont des visions fortes et synthétiques, très loin d’une simple description topographique. Il doit y avoir plein de ces choses dans les abondantes réserves de la Tate Britain, qui propose ici un accrochage hors ses murs. La Tate exporte du reste en ce moment nombre d’expositions clefs en mains. Je me souviens de vous avoir évoqué il y a quelques mois celle des préraphaélites à Milan comme celle sur la peinture nationale du XVIIIe siècle au Musée du Luxembourg parisien.

De Londres à Londres

Mais pourquoi aller de Londres à Londres, me rétorquerez-vous? Très simple! Même si la NG utilise le prétexte de l’intérêt manifesté vers 1910 par Bomberg pour les primitifs italiens ou le Greco (1) à la NG, il y a autre chose. Il s’agit de faire connaître le peintre au public international. Il se promène peu de touristes dans les salles, surtout modernes, de la Tate Britain. Trop de noms inconnus. Trop de tableaux difficiles à raccrocher aux courants dominants du temps. Chaque salle recèle au moins cinq ou si patronymes à apprendre, et si possible à retenir. Des gens que vous ne voyez ni à Orsay, ni à Beaubourg, ni à Berlin, ni à Madrid. Les Anglais ont créé pendant plus de cent ans en circuit fermé. L’histoire des modernités s’est du coup écrite sans eux.

"Jiu-jitsu", de 1913. Photo Succession David Bomberg, Tate Gallery 2020.

C’était bien sûr une erreur des scientifiques. Un manque. Une lacune. Mais il devient aujourd’hui difficile d’aller à contre-courant. Ce petit Bomberg constitue donc en ce moment une tentative. Une pierre pour un édifice qui sera long à reconstruire. Si je vous dis Leon Kossoff, Stanley Spencer, Matthew Smith ou Stanley William Hayter, cela vous dit quelque chose, à vous? Non? Ben vous voyez…

(1) Le Greco tant admiré par Bomberg à la National Gallery s’est depuis révélé une réalisation d’atelier.

Pratique

«Young Bomberg and the Old Masters», Naional Gallery, Trafalgar Square, Londres, jusqu’au 1er mars. Tél. 0044 020 77 47 28 85, site www.nationalgallery.org.uk Ouvert tous les jours de 10h à 18h, le vendredi jusqu’à 21h.

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