Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

La National Gallery de Londres passe Gauguin à la moulinette du politiquement correct

L'exposition des portraits du peintre tourne un peu à son procès. Trop de jeunes Tahitiennes... A part cela, l'exposition ne vaut pas le prix extravagant de son billet d'entrée.

L'autoportrait au "Christ jaune".

Crédits: RMN, Paris 2019.

C'est l'événement maison de l'année, avec l'aide substantielle du Crédit Suisse. Un appui qui laisse tout de même à la chose son prix, et sans doute sa valeur. L'exposition de la National Gallery de Londres (NG) sur les portraits de Paul Gauguin (1848-1903) coûte 26 livres au visiteur. Vingt-huit les samedis et les dimanches, jours de haute fréquentation. Une fortune en Grande-Bretagne, où les salaires ne sont pas bien gras. Surtout si l'on pense que l’accrochage se limite à une cinquantaine d’œuvres en tout, dont des gravures et des dessins.

Ce n'est bien sûr pas le premier Gauguin anglais. La Tate Modern en a notamment produit un en 2010-2011. Et ceci en dépit du fait que le peintre ne se situe pas dans son créneau historique. Trop ancien. Mais le Français restait alors considéré comme une mine d'or. Il portait un de ces noms faisant rêver les foules. Une chose qui n'est plus tout à fait le cas aujourd'hui, et j'y reviendrai. La NG a donc décidé d'innover. Elle se limite aux portraits, avec la question que cela pose. Pour l'homme des Bretonnes et des Tahitiennes, où commence une effigie personnalisée, et où s'arrête par conséquent une figure incarnant un type ou plutôt une typesse?

Autoportraits

Les réponses, ou du moins des réponses, se trouvent sur les murs des salles temporaires de la NG. La première de celles-ci tient de l'évidence. Elle contient les autoportraits, que les commissaires londonien et canadien (la manifestation arrive d'Ottawa) attribuent au narcissisme de l'homme. Une chose qu'ils n'oseraient sans doute pas dire pour Van Gogh, Rembrandt ou Munch, qui se sont beaucoup interrogés dans le miroir. Ni pour Lucian Freud, dont les autoportraits font en ce moment l'objet d'une exposition entière à la Royal Academy voisine. Il y ainsi neuf Gauguin, le dixième, en provenance de Bâle, clôturant la rétrospective six salles plus loin.

Les "Contes barbares" de 1902, où resurgit la figure de Meijer de Haan, alors décédé. Photo Museum Folkwang, Essen 2019.

La famille et les amis suivent. Une famille avec laquelle l'agent de change auto-promu artiste en 1883 n'a pas été tendre. Un petit couplet sur un long cartel jaune nous parle de la femme et des cinq enfants abandonnés. Il y a donc Mette, l'épouse danoise, Aline et Clovis. Puis c'est le départ pour la Bretagne, vue comme une réserve d'Indiens. Des gens et des coutumes préservés de toute intrusion moderne. Il y a aussi des collègues peintres, comme Charles Laval et ce Meijer de Haan dont l'étrange figure poursuivra Gauguin bien après la mort du Hollandais dans son œuvre. C'est ensuite Arles et enfin les exotismes. La Martinique avant les Iles Marquises. Avec les problèmes que cela suppose de nos jours. C'est alors que l'exposition montée par Cornelia Homburg et Christopher Riopelle se met à déraper dans le politiquement correct (1). Gauguin a eu des rapports avec des vahinés de 13 ou 14 ans. En gros, reste-t-il du coup montrable?

Le Bien et le Mal

On commence à connaître le problème. Il tient au féminisme et au présentisme. Il s'agit de plaquer nos notions du Bien et du Mal sur une réalité remontant au XIXe siècle. Cette époque se voit priée de penser comme nous. Peu importe finalement qu'à l'époque les insulaires aient connu des mariages (et des veuvages) très précoces. Ce sont pour nous des mineures. Gauguin annonce en quelque sorte Roman Polanski. Un prédateur sexuel polluant chaque image sortie de son pinceau. Ses attitudes deviennent du coup celles d'un colon, forcément lubrique, alors même que l'homme était opposé à la colonisation. Le peintre l'a du reste payé cher. Ses actuels opposants finissent par faire dire aux choses leur exact contraire. Par méconnaissance ou par conviction fanatique. Connaître fait toujours douter. Hésiter. Pondérer. Voilà qui n'est pas bon quand un certain féminisme se mue en sectarisme...

Bretonne habillée en Tahitienne. Photo DR.

Que reste-t-il des œuvres au milieu de tout cela? Quelques sommets, les visiteurs présents ne semblant pas obnubilés par les problèmes que je viens d'évoquer. Il y a ainsi aux cimaises des pièces magnifiques, parfois rarement montrées. Je pense à la «Nature morte avec le profil de Laval» d'Indianapolis. Aux «Contes barbares» d'Essen. A «La fin royale» du Getty. A certaines natures mortes aussi. Les commissaires ont voulu voir en elles des portraits symboliques. Tournesols égale Van Gogh. Une équation simple. Après tout, pourquoi pas? Ne suffit-il parfois pas d'un arbre pour incarner chez nous Ferdinand Hodler?

Une sauce qui ne prend pas

Reste que tout cela ne fonctionne pas. Ou mal. Cette exposition de luxe reste en fait un peu plate, faute de réel objet. Les toiles choisies demeurent un peu éparses en dépit du propos moralisateur. Ceux qui ont vu la récente rétrospective Gauguin chez les Beyeler (c'était en 2015) n'ont pas besoin de traverser le Channel. Ils ne recevront aucune révélation supplémentaire. On espère que la NG fera mieux avec ses prochains «block busters». L'année 2020 devrait être celle d'Artemisia Gentileschi, un sujet hyper politiquement correct, puis de Raphaël, mort en 1520. Pourvu que ce dernier ne nous ait pas caché quelques turpitudes! L'importance n'est aujourd'hui plus la création, mais l'homme qui se trouve derrière. Cet homme-là a donc intérêt à rester bien caché.

(1) Le critique assassin du "Guardian" a noté l'absence de nudités de l'exposition, qu'il assimile à une censure. Pourquoi tant de vêtements sur les Miss Gauguin, alors que la National Gallery regorge de femmes nues?

Pratique

«Gauguin, Portraits», National Gallery, Trafalgar Square, Londres, jusqu'au 26 janvier 2010. Tél. 0044 20 77 47 28 85, site www.nationalgallery.org.uk Ouvert tous les jours de 10h à 18h, le vendredi jusqu'à 21h.

Du même auteur

Les newsletters de Bilan

Le cercle des lecteurs

Le Cercle des Lecteurs est une plate-forme d'échanger sur tout ce qui touche votre magazine. C'est le reflet de vos opinions, et votre porte-parole le plus fidèle. Plus d'info


Image Footer

"Tout ce qui compte.
Pour vous."