Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

La National Gallery de Londres montre les portraits Renaissance de Lorenzo Lotto

Méconnu jusqu'en 1895, le Vénitien tient aujourd'hui sa revanche. Venue de Madrid, la rétrospective actuelle succède à plusieurs autres. Elle regroupe les effigies isolées, mais aussi celles figurant sur des tableaux d'autel.

Le portrait d'Andrea Odoni. Lotto aimait à montrer ses modèles en compagnie de leurs objets familiers.

Crédits: Royal Collection, National Gallery, Londres 2018.

L'exposition vient du Prado. Elle succède à plusieurs autres. Méconnu jusqu'à sa redécouverte par l'historien de l'art Bernard Berenson en 1895, Lorenzo Lotto (1480-1577) fait aujourd'hui partie de gloires italiennes de la Renaissance. Il s'agit en plus d'un peintre chic. Plus que Le Titien ou Véronèse, que tout le monde connaît. Une belle revanche pour ce Vénitien de souche. De son vivant, il avait dû fuir sa ville natale, faute de commandes. Celles-ci se voyaient trustées par des «étrangers» jusqu'à ce que Le Tintoret, né en 1518 ou 1519, vienne à la fin dans la seconde moitié du siècle rétablir l'équilibre.

Cette présentation de portraits à la National Gallery de Londres fixe ainsi une partie de l'image que nous avons de Lotto. Il y a eu dans les années 1980 la grande rétrospective d'Ancône, où je suis allé mais dont je ne retrouve pas la date. Plus près de nous, une belle sélection avait été montrée à Bergame, la première ville d'adoption de Lotto, puis au Grand Palais de Paris. C'était en 1998-1999. J'avais vu les deux versions. L'italienne se révélait  infiniment supérieure. Le parcours proposé à travers les églises de Bergame ne pouvait se voir reconstitué en France. La région bergamasque offrait de plus tout un circuit d'églises villageoises décorées à la fresque par l'artiste. Un parcours difficile sans voiture, et même avec. Le GPS restait encore alors à inventer.

Une bonne bourgeoisie

L'actuelle réunion se concentre donc sur les effigies d'hommes, ou plus rarement de femmes, réalisées par Lotto entre l'aurore de sa carrière et les années 1540. Il s'agit de portraits psychologiques. Aucun apparat, même si les membres de la bonne bourgeoise ont bien envie de se montrer sous leur meilleur jour. D'où parfois la présence d'un type de tapis d'Orient aujourd'hui appelé «tapis Lotto». Il y a là des personnages isolés, mais aussi des groupes. Les fiancés veulent un souvenir scellant leur mariage. Il y a plus tard, le besoin de montrer les enfants, promesses d'une postérité supposée prospère. Des compléments peuvent enfin s'ajouter. Lotto a ainsi collé comme il a pu la tête de Niccolò dalle Torre derrière le portrait en buste de son père Giovanni Agostino. Un acte de piété filiale, sans doute.

"Gionanni della Volta et sa famille". Photo National Gallery, Londres 2019.

Les premières œuvres sont réalisées à Trévise au tout début du XVIe siècle. Sans doute formé par Giovanni Bellini (mais certains voient en lui un élève des Vivarini), Lotto a été contraint à un premier exil. Il n'y a pas de place pour tout le monde à Venise. Lotto accomplit ensuite le voyage de Rome. Nous sommes entre 1506 et 1511. Michel-Ange y termine le plafond de la Sixtine tandis que Raphaël commence les «Chambres» du Vatican. Contrairement à d'autres, Lotto en sort peu marqué. C'est ensuite un long séjour à Bergame. Nous voyons aujourd'hui dans cette belle cité, dont la partie ancienne est perchée sur une sorte d'acropole, une ville lombarde. Il s'agissait alors d'une terre de la Sérénissime. Avec une belle clientèle à satisfaire. Parallèlement aux portraits, notre homme y exécute quelques-uns de ses meilleurs retables. Notons que c'est ici que travaillera plus tard un des plus grands portraitistes du XVIe siècle. Il s'agit de Giovanni Battista Moroni (1520-1578), honoré en 2014 par la Royal Academy de Londres.

Exil dans les Marches

En 1525 Lotto part tenter sa chance à Venise, où il ouvre un atelier. En dépit de quelques belles commandes, les choses ne se passent pas bien. Il y demeure isolé, même si l'historien Giorgio Vasari a dès 1550 des mots compréhensifs. Il lui faut descendre dans les Marches, sur la côté adriatique. Ce n'est pas la déchéance, mais ni Jesi, ni Recanati ne forment des centres bien prestigieux. C'est bientôt la gêne, puis la pauvreté. En 1550, Lotto organise sa fameuse loterie, dont les prix sont ses œuvres invendues. Un échec. En 1552, il entre à la Santa Casa de Lorette, située non loin de là. Il en devient oblat deux ans plus tard. Il s'agit d'un homme pieux, mais l'état ecclésiastique lui assure surtout le logis et le manger. Nous savons cela par le livre de raison de l'artiste, qui dépasse de beaucoup le cahier de comptes. C'est un beau texte, comme du reste son testament.

Il y a donc aujourd'hui en principe les portraits à; Londres. Je dis bien «en principe». Le commissaire Matthias Wivel a tapé large. Le musée contient également quelques tableaux d'autel dont l'un, très étrangement, a vu sa partie droite supérieure coupée à une époque ancienne. Pourquoi ce choix large? Parce qu'il y a des donateurs, dont Lotto a forcément brossé les traits. Ou alors un saint, une sainte reprenant (du moins on le suppose) fidèlement le visage d'un modèle. C'est un peu extensif, bien sûr. Il n'en s'agit pas moins là d'une occasion de découvrir certaines œuvres rares.

Un espace en sous-sol

L'exposition se déroule au sous-sol de la National Gallery, sur fond vert. Mais attention! Pas celui de la Sainsbury Wing, qui abrite jusqu'au 27 janvier la passionnante confrontation "Mantegna-Bellini" dont le vous ai parlé. Le public vient aujourd'hui surtout pour des présentations temporaires. La NG, que j'ai connue avec son seul accrochage permanent dans les années 1960, dispose donc en 2018 de plusieurs espaces renouvelables. Outre celui de la Sainsbury Wing, prestigieux et dont l'entrée est payante, il y en a un autre, assez vaste, au rez-de-chaussée. Le public y découvre des propositions expérimentales. La Salle 1 sert à des dossiers, tournant parfois autour d'une seule toile. Il y a depuis peu des salles en sous-sol. C'est là, où se trouve Lotto. J'y avais déjà vu les pastels de Degas de la Burrell Collection de Glasgow. Il faut dire qu'une nouvelle entrée, permise par le mécénat, a dégagé cette partie à laquelle le public accède directement depuis Trafalgar Square. Lotto est donc en quelques sorte à portée de mains!

N.B. Une autre exposition, sur laquelle je dispose de peu d'informations, se déroule en ce moment à la pinacothèque d'Ancône. Intitulée "Ancona, le Marche di Lorenzo Lotto", elle dure jusqu'au 27 janvier.

Pratique

«Lotto Portraits», National Gallery, Trafalgar Square, Londres, jusqu'au 10 février. Tél 004420 77 47 28 85, site www.nationalgallery.org.uk Ouvert tous les jours de 10h à 18h, le vendredi jusqu'à 21h. Entrée gratuite.

Du même auteur

Les newsletters de Bilan

Le cercle des lecteurs

Le Cercle des Lecteurs est une plate-forme d'échanger sur tout ce qui touche votre magazine. C'est le reflet de vos opinions, et votre porte-parole le plus fidèle. Plus d'info


Image Footer

"Tout ce qui compte.
Pour vous."