Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

La National Gallery de Londres fait la lumière sur l'Espagnol Joaquin Sorolla

Mort en 1923, l'homme a allié comme l'Américain Sargent impressionnisme, académisme et mondanité. L'exposition le montre sous son meilleur jour.

L'une des nombreuses scènes de plage de l'artiste. Celle-ci date de 1909.

Crédits: National Gallery, Londres 2019.

Il y a des œuvres rares par définition. Les artistes ont très peu peint. Ou il ne subsiste d'eux que quelques toiles, parfois contestées. Vermeer ou Velázquez en constituent les prototypes. D'autres ont beaucoup produit, mais leurs créations se trouvent regroupées dans un lieu unique. Turner souffre de l'abondance de son legs à ce qui est devenu la Tate Gallery. Munch se retrouve étouffé dans son musée d'Oslo. Impossible de monter une exposition Nolde (pour autant que la chose reste possible en raison de ses orientations politiques pro-nazies!) sans l'accord de sa fondation de Seebüll.

Joaquin Sorolla y Bastida, pour donner son nom complet, fait partie de ces plasticiens dont trop d’œuvres, sans doute, appartiennent à la même institution. Il en va ainsi depuis 1932. Sa veuve a alors donné leur maison aux trois jardins et une grande partie de son atelier à l'Etat espagnol. Il faut donc se rendre dans un quartier résidentiel de Madrid afin de découvrir l'artiste dans sa plénitude. Notez que les amateurs n'y perdent rien. Aménagé entre 1905 et 1911 par Sorolla lui-même, le lieu garde quelque chose de magique, même si la ville s'est imposée depuis à ses alentours. Je dirais même qu'il s'agit d'une des plus belles résidences d'artistes avec Leighton House (1) à Londres, récemment restaurée, ou la maison des Caillebotte à Yerres, ouverte depuis peu au public. Le mauvais exemple serait ici Giverny, très refait. Un Disneyland Monet.

Un métier large

Les expositions Sorolla, comme l'actuelle à la National Gallery de Londres, restent donc rares. Pour tout dire, la dernière dont je me souvienne s'est déroulée au Petit Palais de Paris en 2007. Sorolla (1863-1923) y était associé à John Singer Sargent (1856-1925) sur le thème du bonheur. Une bonne idée. Leur inspiration cousine. Leur style se rapproche au point de parfois se confondre. L'Espagnol fêté aux Etats-Unis et l'Américain de Florence ayant fait sa carrière à Paris puis à Londres ont su marier académisme et impressionnisme avec leur métier large, allié à des compositions de type classique. A ce duo, qui a flirté avec la mondanité, il faudrait sans doute ajouter le Suédois Anders Zorn, montré lui aussi en 2017 au Petit Palais. Un peintre très admiré par Sorolla, qui triompha lui aussi auprès des millionnaires (on ne comptait pas encore en milliards à l'époque) d'outre-Atlantique. Des gens très présents sur le marché de l'art dès les années 1890.

Londres montre une salle entière d'enfants nus, ce qui est devenu une audace. Photo National Gallery, Londres 2019.

Rien ne prédisposait Sorolla à ce triomphe national (il a eu une rue dans sa Valence natale dès 1900, à 37 ans), puis mondial. Orphelin de père et de mère à deux ans, l'enfant est élevé par son oncle serrurier. Un homme ne pensant qu'à lui transmettre son atelier. Sa vocation et sa volonté sont les plus fortes. L'adolescent suit la filière artistique locale. Il tente, au début sans résultats, de présenter ses peintures à divers salons. Son inspiration reste alors sociale, avec ces couleurs bien sombres qu'on retrouve chez un homme à succès comme Ignacio Zuloaga (1870-1945). L'héritage de Zurbaran et de Goya, bien sûr! Sorolla n'éclaircit sa palette qu'après avoir découvert Velázquez au Prado en 1882. Ses moyens financiers lui permettent ensuite de découvrir les nouveautés françaises en 1885.

Couvert de récompenses

Trois ans plus tard, Sorolla se marie. Clotilde sera son modèle et sa muse jusque tard. La National Gallery peut monter un splendide nu de dos (inspiré par la Vénus de Velázquez se trouvant précisément dans l'institution anglaise) où elle n'était plus une jeune fille. Son mari la regarde avec le même regard amoureux que Bonnard sa Marthe sexagénaire. Clotilde suit l'ascension de son époux, bientôt primé partout. Peu d'artistes auront touché autant de récompenses, la plus importante restant la Médaille d'or de L'Exposition Universelle de Paris 1900. «Triste héritage», dont Londres présente aussi les esquisses, n'a pourtant rien de triomphal. Des prêtres y surveillent le bain de mer d'enfants infirmes. L'Etat français préfère du coup acheter une œuvre plus joyeuse. C'est l'énorme «Retour des pêcheurs» d'Orsay, qui a traversé la Manche en dépit de sa taille.

"Triste héritage" de 1899, qui a valu à l'artiste une Médaille d'or à l'exposition universelle de Paris 1900. Photo National Gallery Londres 2019.

L'Amérique apporte à Sorolla ses plus grosses satisfactions (et l'essentiel de ses revenus). Il s'y rend en 1909, portraiture la haute société new-yorkaise et remplit son carnet de commandes. Le public s'y montre friand de ses scènes de plage, peintes en plein air du côté de Valence avec plein d'enfants nus. Le type même de sujets qu'on n'ose aujourd'hui plus exposer, mais qui semblait alors le comble de l'innocence insouciante. Londres en propose une salle entière, signe de résistance aux conventions actuelles. Le plus gros amateur de son œuvre lui demande alors de concevoir une frise de 70 mètres avec les costumes régionaux espagnols pour l'Hispanic Society. Sorolla s'exécute entre 1913 et 1919. Ce n'est pas selon moi ce qu'il a fait de mieux, même si le public ne peut bien sûr à la National Gallery n'en jouir que partiellement.

Une fin paralysée

Arrive ensuite la fin. Brutale. Sorolla a un AVC dans son jardin en 1920, alors qu'il réalise un portrait. Hémiplégie. Le héros national est paralysé. Il meurt trois ans plus tard, au mauvais moment. Le goût change. En 1923, le cubisme est déjà une vieille lune et le surréalisme pointe le bout des on nez. D'où un léger, mais rapide mépris. D'où un oubli certain, du moins hors d'une Espagne que le franquisme va bientôt replier sur elle-même, loin de toute nouveauté. Seules les avant-gardes ont désormais la cote ailleurs, du moins chez ces intellectuels qui croient toujours être l'univers entier. Il faudra l'ouverture d'Orsay en 1986 pour découvrir un XIXe siècle pluriel.

Sorolla par la grande photographe américaine Gertrude Käsebier en 1908.

Présentée sur des fonds colorés au sous-sol de la National Gallery, l'exposition anglaise se révèle réussie. Elle met en valeur l'artiste, dont la production la plus datée (car tout n'a pas bien vieilli chez Sorolla, surtout dans les portraits!) s'est sagement vue éliminée. Le tout donne bien une impression de bonheur. De légèreté. Des sentiments ne traversant plus guère l'art officiel actuel. Pensez aux Biennales! L'Espagnol triompha pourtant lors des premières d'entre elles, organisées à Venise, autour de 1900. Un succès qui permet aujourd'hui à la Ca' Pesaro d'envoyer à Londres un de ses chefs-d’œuvre...

(1) Leighton House, au décor mauresque, fut la résidence de Sir Frederic Leighton (1830-1896).

Pratique

«Sorolla, Spanish Master of Light», National Gallery, Sainsbury Wing, Trafalgar Square, Londres, jusqu'au 7 juillet. Tél. 004420 77 47 28 85, site www.nationalgallery.org.uk Ouvert tous les jours de 10h à 18h, le vendredi jusqu'à 21h.



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