Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

La Monnaie présente à Paris l'extravagant Grayson Perry. Typiquement Anglais!

L'homme et son double Claire créent des céramiques, des tapisseries ou des gravures. L'ensemble remet en question les normes sexuelles de la société. Perry n'a pourtant plus rien d'un marginal!

Grayson en Claire devant l'une de ses céramiques.

Crédits: Justin Tallis, AFP

Par ici La Monnaie! Pour son exposition actuelle, le bâtiment construit au XVIIIe siècle par Jacques Denis Antoine a pris un nouveau coup de jeune. Transformé en centre d'art contemporain, l'édifice avait déjà accueilli les petits personnages de l'Italien Maurizio Cattelan comme les casseroles de l'Indien Subodh Gupta. Je vous en avais parlé. Il a cette fois donné carte blanche, une carte à vrai dire très colorée, à l'Anglais Grayson Perry. C'est moins commercial de ce côté de la Manche qu'à Londres, certes. Mais ceux qui ont eu la curiosité de pointer leur nez ici ne l'ont pas regretté. Ils ont rencontré un excentrique comme seule la Grande-Bretagne en produit depuis des siècles. Un choc culturel quand on vit dans un pays aussi bourgeois que la France!

Il existe en fait deux sortes d'originaux britanniques. Les uns viennent de l'«upper class». Ces aristocrates se moquent du quand dira-t-on. Mieux encore! Ces flamboyants adorent qu'on parle d'eux, même si c'est en mal. Il y a parmi eux nombre de scandaleux, de l'écrivain William Beckford (qui fut vers 1800 l'homme le plus riche du pays) à l'esthète Stephen Tennant en passant par Oscar Wilde. Les autres sont issus des classes populaires, dont ils ne renient pas l'origine. Il y a un terreau banlieusard ou provincial derrière Boy George, Alexander McQueen, Dame Vivienne Westwood, le créateur de chapeaux Stephen Jones ou Sir Elton John. Eux sont sortis du lot. Ils portent parfois aujourd'hui un titre. Leur extravagance n'en reste pas moins «middle», voire «low class». Le Royaume-Uni reste stratifié, ce qui n'empêche pas de se parler. Il y a des dames de tous statuts sociaux sous les luxuriants chapeaux arborés aux courses d'Ascot!

Un ours en peluche comme père

Grayson Perry fait partie des gens sortis des couches dites «inférieures». L'homme est né en 1960 dans le comté d'Essex, au nord-est de la capitale. Un bon début pour celui qui entretient la confusion des genres! Famille ouvrière. Une «working class» (nous y revoilà!) ignorant alors qu'elle se verrait mise au rebut par une certaine Margaret Thatcher. Qualifiée de «lunatique», sa mère s'est remariée avec un violent. A quatre ans, Grayson découvre la peur. Il se fabrique un père de substitution en la personne de son ours en peluche. Le doudou devient Alan Measels (autrement dit Alain Rougeole). A douze ans, l'adolescent commence à s'habiller en fille. Première sortie en travesti à quinze ans. Apparemment sans conséquences graves. A dix-neuf ans, Grayson entre dans une école d'art de Portsmouth. Peu après, le jeune homme et sa seconde personnalité Claire emménagent dans un squat de Camden Town.

Jusque-là, nous restons dans le marginal. Cela ne va pas durer. Nous sommes dans un pays où l'extravagance possède une longue tradition. Intéressé par des arts décriés comme trop décoratifs, le débutant interpelle vite des galeristes. Et non les moindres! Anthony d'Offay prend sous son aile celui qui pratique la céramique, le tissage ou la gravure sur bois. Grayson, qui s'est entre-temps marié et devenu père sans cesser de porter à l'occasion des habits féminins, se retrouve exposé. Après 2000, c'est la gloire. Perry s'installe au Barbican de Londres et au Stedelijk Museum d'Amsterdam en 2002. L'année suivante, il reçoit le prestigieux Turner Prize. Il enseigne au St Martin's College dès 2004. Il écrit pour «The Times». Tout en créant bien sûr! Contrairement à Damien Hirst, qui utilise une centaine d'assistants, l'artiste exécute pourtant chaque chose lui-même. Un goût foncier de l'artisanat, même si les tapisseries dont il fournit les carton sont tissées par ordinateur. Grayson sculpte. Grayson manie la terre. Grayson grave au grattoir.

Trustee du British Museum

Les années 2010 marquent une apothéose. En 2011, le British Museum lui permet un libre choix d’œuvres des collections, assorties comme il se doit des siennes. Un travail de quatre ans dans les réserves qui poussera Neil MacGregor à le nommer «trustee», c'est à dire membre du conseil d'administration. Logique. L'heureux élu connaît désormais la maison comme personne. En 2012, Grayson travaille pour Channel Four. En 2013 pour la BBC. En 2018, il devient le commissaire général des «Summer Exhibitions» regroupant les membres de la Royal Academy. Tout cela valait une récompense. Elizabeth II, qui en a vu d'autres, a fait de cette personnalité hors-normes un Commander of the British Empire pour services rendus à la culture. Imaginez-vous la même chose de ce côté-ci du Channel? Non bien sûr. Grayson resterait dans la sous-catégorie des amuseurs.

Ce serait un tort! S'il y a bien de l'humour et de la dérision dans cet œuvre multimédias, le visiteur de La Monnaie y trouve aussi une forte critique sociale. Grayson s'attaque à la notion de genre, ou plutôt de rôle. Les hommes n'ont en fait rien à perdre en baissant la garde. Dans le monde actuel, accepter de ne plus jouer aux dominateurs constituerait même un soulagement. Difficile de rester le maître dans un monde d'exclusion et de chômage, d'immigration et de pauvreté. Le monde entier est embarqué sur le même bateau, et celui-ci tangue dangereusement. Or tout est fait dans le monde pour diviser, comme le remarque quotidiennement Perry, qui se veut avant tout observateur.

La "Confort Blanket"

Suspendues l'une en face de l'autre à La Monnaie, deux tapisseries que la commissaire Lucia Pesapane associe un peu trop opportunément au Brexit, résument la chose pour ce qui est du contenu, le contenant étant à mon avis plus heureux avec la gravure ou la poterie. D'un côté, il y a un paysage désolé, à la Paul Nash, avec cependant un arc en ciel au fond. L'humain n'y joue pas, ou plus, grand rôle. De l'autre se trouve la «Confort Blanket». Elle regroupe ce qui lie les Anglais, de la livre sterling à la tasse de thé en passant par l'art de faire la queue et le souvenir du Blitz de 1940. Ce sont là des convergences où la population se retrouve et s'y retrouve. L'ensemble sous un portrait de Sa Majesté, bien entendu. Elizabeth II n'est plus la mère, mais la grand-mère, voire l'arrière-grand-mère de la Nation. C'est tout juste si elle ne porte pas le manteau de Miséricorde, comme les Vierges du Moyen Age!

Pratique

«Grayson Perry, Vanité, Identité, Sexualité», La Monnaie, 11, quai Conti, Paris, jusqu'au 3 février. Tél. 0331 40 46 57 57, site www.monnaiedepris.fr Ouvert du mardi au dimanche de 11h à 19h, le mercredi jusqu'à 21h.




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