Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

La Monnaie présente à Paris la sculpture figurative de l'Allemand Thomas Schütte

A 65 ans, c'est une vedette consacrée de l'art contemporain en dépit d'une figuration assez traditionnelle. Schütte occupe l'intégralité des espaces.

Thomas Schütte pendant le montage de son exposition.

Crédits: AFP

C'est un lieu magnifique, construit entre 1771 et 1775 par Jacques Denis Antoine (1). Il s'est vu de plus fort bien restauré il y a une dizaine d'années. En France, on préfère dire «réhabilité», ce qui fait sans doute plus distingué. La Monnaie est du coup devenue un site de prestige pour l'art contemporain, qui dialogue ici avec une architecture classique. Un contraste jugé intéressant. L'immense salon central peut ainsi contenir une énorme pièce. Il y avait ici il y a quelques mois un crâne colossal composé avec de casseroles flambantes neuves par l'Indien Subodh Gupta. D'une manière générale, les plasticiens retenus se révèlent en effet étrangers. Les Français n'aiment plus l'art français. Le public a vu aussi bien là l'Américain David LaChapelle (c'était d'une épouvantable vulgarité) que l'Italien Maurizio Cattelan (très à sa place, en revanche) ou le Britannique Grayson Perry (une révélation).

Si Perry constituait un risque, il n'en va pas de même pour Thomas Schütte, qui occupe aujourd'hui l'intégralité des espaces, rez-de-chaussée compris. Une taille d'exposition que ne ne me souviens pas d'avoir vue à La Monnaie. Le parcours s'est du coup retrouvé chamboulé pour ces «Trois Actes». Le visiteur entre par l'une des cours pour terminer en descendant le magnifique escalier d'honneur. Il faut dire que l'Allemand, aujourd'hui âgé de 65 ans, ne donne généralement pas dans la miniature. C'est un sculpteur, au sens le plus traditionnel du terme, doublé d'un architecte et d'un céramiste. Trois hommes en un. Voilà qui ra requis de l'espace, vu les volumes. Il y a là quelques statues coulées dans de l'acier (que l'artiste a savamment fait rouiller) ou de l'aluminium (brillant, lui, comme un miroir) qui doivent faire leur poids.

Un goût pour la céramique

Né à Oldenburg, en Basse-Saxe, Thomas Schütte a reçu la révélation en visitant la Documenta de 1972 à Kassel. Il s'est ensuite formé à Düsseldorf, alors considéré comme un haut lieu de la création contemporaine. Il y vit d'ailleurs toujours. Parmi ses professeurs figurait Gerhard Richter, qui constituait alors déjà une figure de référence. C'est le tridimensionnel qui passionnait pourtant le débutant. Celui-ci s'est vite éloigné des techniques orthodoxes. Quand il s'est mis à la céramique, dans les années 1980, celle-ci passait encore pour un médium ringard. Quelque chose de juste bon à fabriquer des tasses à thé. Si Schütte l'utilise pour modeler des sculptures figuratives, il ne dédaigne pas pour autant les formes pures que permettent la terre et ce qu'on appelle en général «les arts du feu». Le visiteur peut ainsi découvrir à l'étage d'énormes pots.

Deux des statues présentées dans l'une des trois cours. Photo Monnaie de Paris 2019.

L'architecture constitue l'une des autres passions de Schütte, qui a projeté et construit des pavillons rappelant un peu les «folies» du Siècle des Lumières. Ils se voient évoqués par des photos et des projets. Le public peut du coup découvrir que l'une des ses œuvres les plus accomplies est née d'une pomme de terre chips posée sur une boîte d'allumettes. La courbe de l'une a complété les lignes droites de l'autre. Il y aussi aux murs de nombreuses aquarelles, souvent alignées par séries entières. C'est ici l'irruption de la couleur, même si les bustes ou les têtes en céramique sont vernissées. Bleu. Vert. Noir. Un seul ton. On peut en fait les voir comme des monochromes.

"Trois actes"

Je vois que je vous parle bêtement ici des apparences, qui ont pourtant leur importance dans le domaine des arts plastiques. La commissaire Camille Morineau préfère insister sur le contenu, ce qui fait plus intelligent. Les «Trois actes» proposés recoupent ainsi selon elle «trois temps, trois thématiques et trois niveaux de lecture». Le dialogue entre la figure masculine du héros et celle féminine de la muse «est traversé par l'évocation de l'autre et de l'au-delà.» Avouez qu'il y a là une sérieuse apparence de réflexion! Elle est facilitée par la tombe que Schütte a très jeune imaginé pour lui-même. Il y a indiqué l'année de sa mort, 1996. Comme nous sommes vingt-trois ans plus tard, il est permis de dire que l'artiste n'en finit pas de survivre à lui-même.

Il peut sembler curieux de constater que les sujets traditionnels abordés par Schütte, n'hésitant pas à peindre (et à l'aquarelle, en plus, médium supposé affreusement bourgeois!) des fleurs, des visages ou des maisons, aient pu cohabiter avec l'idée que l'intelligentsia se fait du contemporain. Il s'agit d'une sorte de dissidence admise. Car notre homme a vite réussi à trouver sa place dans les Kunsthallen et à trouver des commandes publiques. Il a été exposé depuis partout, notamment à la Fondation Beyeler de Bâle en 2013. Et cela sans que nul n'y trouve à redire. Bien au contraire! On a même parlé à son propos de «réinvention». Un joli mot pour un monde où tout repose moins sur les œuvres que sur le discours (si possible abscons) qu'elles permettent.

Maquettes dans des vitrines

Je dois dire que, bien intégré dans l'architecture des cours ou dans les salles intérieures, l'ensemble se tient. Il y a là quelques pièces impressionnantes. D'autres en revanche minuscules. Des vitrines contiennent ainsi les bébés maquettes reflétant quarante ans de carrière. Une provision d'idées, matérialisées parfois bien plus tard. Thomas Schütte peut ainsi se citer lui-même. Se revisiter. Se prolonger. Le signe qu'on a déjà un important bagage derrière soi.

(1) Incendiée par la Commune en 1871, La Monnaie a été reconstruite par la suite à l'identique.

Pratique

«Thomas Schütte, Trois actes», Monnaie, 11, quai de Conti, Paris, jusqu'au 16 juin. Tél. 0331 40 4656 66, site www.monnaiedeparis.fr Ouvert du mardi au dimanche de 11h à 19h, le mercredi jusqu'à 21h.

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