Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

La Médiathèque Valais révèle à Martigny le photo-reporter genevois Max Kettel (1902-1961)

Le Genevois a beaucoup photographié le Valais et ses fêtes en costumes. Mais il a aussi regardé le monde moderne qui va s'imposer. L'exposition est une révélation.

Au Grand Saint-Bernard.

Crédits: Succession Max Kettel, Médiathèque Valais 2019

Le lieu est ingrat. Il le reste même en accomplissant des efforts d'apprivoisement. La Médiathèque Valais occupe dans la grande rue de Martigny un grand hall, moquetté de rouge avec d'affreuses colonnes couvertes de miroirs. Il faut faire avec, et Nicolas Crispini l'a très bien fait avec sa rétrospective Max Kettel. Une première, comme le commissaire s'en explique dans l'entretien suivant immédiatement sur ce blog cette chronique. Le photographe genevois n'avait jamais connu un tel honneur. Que voulez-vous? Il n'appartient pas au panthéon helvétique du 8e art, fixé en 1974 avec la grande exposition sur la photographie en Suisse depuis 1840. Je me souviens de l'avoir vue au Musée Rath. Tambour battant. Une photo par Gertrud Dübi-Müller montrait sur l'affiche Ferdinand Hodler utilisant cet instrument de bateleur.

Max Kettel n'a donc jamais été célèbre, mais les gens le connaissaient jadis de vue. Toute la Suisse romande a vu ses clichés des années 1930 et 1940 dans des magazines comme «La Patrie suisse» (1). Le Genevois y signait des reportages dont l’impression ne faisait pas toujours justice à son talent. Il suffit de regarder les agrandissements aujourd'hui réalisés d'après ses négatifs à Martigny. Il n'y a sans doute pas de chefs-d’œuvre, mais qu'est-ce au fait qu'un chef-d’œuvre? L'homme a suffisamment réussi de coups pour qu'il soit permis de parler d'un artiste. Mieux même. A la longue (car Nicolas Crispini a prévu beaucoup d'images en sus de magazines d'époque exposés), le visiteur finit par reconnaître un style. Il existe un œil Max Kettel. Il suffit, comme le fait l'exposition, de le mettre (au propre) en regard de ses collègues. Du Paul Izard, de l'Oswald Ruppen, de l'Hans Staub, du Paul Senn ou de l'Emile Dubois, c'est finalement différent.

Le Valais avant tout

A Martigny, il convenait bien sûr de privilégier le Valais, que Max Kettel montrait avec sa curiosité neuve d'homme venu de la ville. Le canton restait alors un champ d'exploration ethnographique. Il y avait ses villages de montagne, demeurés intacts. Ses costumes, encore réellement portés. Ses curés en robes, avec le goupillon facile. Ses fêtes si exotiques qu'elle ont paru sous la signature de Kettel jusque dans la presse américaine. Le Genevois fixait là un monde en voie de disparition. Il montrait les remuages, les vignolages, les journées des pauvres, des inalpes et les désalpes. Sans plastique, ni béton. Ce dernier restait alors réservé au barrage de la Grande-Dixence. Il reflétait l'autre aspect du travail de Kettel. Le monde industriel. Mais c'est aujourd'hui aussi du passé. Si les coutumes ont été folklorisées dès les années 1960, les usines ont bel et bien disparu deux décennies plus tard.

Sur l'Alpe. Photo Succession Max Kettel, Médiathèque Valais 2019.

Tout cela nous est montré dans un noir et blanc tranché, avec des cadrages savants. Aucun esthétisme, pourtant. Max Kettel a bien intégré les leçons de la photographie allemande, puis du photo-reportage international. Il nous donne à voir, s'offrant parfois le luxe d'un effet de mise en scène. Nous sommes entre les jambes d'un skieur. Un faucheur musclé semble plonger dans son tas de foin. Une skieuse blonde s'offre en 1942 à Champéry une pause (et une pose) cigarette de star hollywoodienne. Une extraordinaire vieille femme du Châble se retrouve magnifiée par une subtile contre-plongée. Priant à genoux en plein air devant une chapelle, un enfant prend un air de mendiant peint par Murillo. Je pourrais continuer la liste. Il y a souvent de l'exceptionnel chez Kettel. Autrement dit mieux que du simple métier.

Le journal de l'exposition

L'exposition est intelligemment accompagnée non par un catalogue, mais avec un gros journal intitulé «La Suisse Magazine». Distribué gratuitement aux visiteurs, il contient quantité de reproductions (un peu petites à mon goût). Plus quinze textes commandés par Nicolas Crispini à différentes gens de plume, de Noëlle Revaz à Jérôme Meizoz. J'en ai rédigé un. Mais ce n'est pas pour cela que je trouve l'opération Kettel pleinement réussie. J'y croyais dès le départ.

(1) «La Patrie suisse» occupait rue Bovy-Lysberg, à Genève, le rez-de-chaussée d'un bel immeuble où se trouve aujourd'hui un club de gymnastique se voulant très chic. Au sous-sol, des dames pliaient les patrons de couture commandés par les lectrices. J'ai encore vu ça à travers la fenêtre dans les années 1970.

Pratique

«Max Kettel, Les reportages de 1926 à 1960», Médiathèque Valais, 15, avenue de la Gare, Martigny, jusqu'au 14 mars 2020. Tél. 027 607 15 40, site www.mediatheque.ch Ouvert du lundi au samedi du 13h à 18h.

Sur le Lac Léman. Photo Succession Max Kettel, Médiathèque Valais 2019.

Du même auteur

Les newsletters de Bilan

Le cercle des lecteurs

Le Cercle des Lecteurs est une plate-forme d'échanger sur tout ce qui touche votre magazine. C'est le reflet de vos opinions, et votre porte-parole le plus fidèle. Plus d'info


Image Footer

"Tout ce qui compte.
Pour vous."