Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

La Médiathèque Valais présente à Martigny la dynastie des Gos. Albert, Emile et les autres...

Les quatre membres de la famille genevoise ont magnifié la montagne, que ce soit par la peinture, l'écriture, le cinéma ou la photo.

Emile photographie ici Albert peignant sur le motif.

Crédits: Succession Emis Gos, Médiathèque Valais 2020.

C’est une histoire de famille. J’aurais même pu dire une affaire de famille. Deux générations de Gos auront en effet vécu de la montagne, et en particulier du Cervin. «La montagne magique», comme aurait dit Thomas Mann. Mais surtout une cime visible en permanence, même par temps médiocre. Pour ce qui est du Mont-Blanc en revanche, l’autre sommet mythique des Alpes, c’est plus coton. Même par des jours d’hyper beau temps, comme c’est le cas en ce moment, sa pointe peut se cacher à ses admirateurs comme une jolie femme enfilant un négligé. Quand il n’y a qu’un seul et unique nuage, il vient comme pare hasard draper ses pentes neigeuses. Ce n’est plus ici au romancier allemand que j’aurais envie de penser mais au «Carré blanc sur carré blanc» de Kasimir Malévich!

Mais revenons aux Gos père et fils. Cette courte dynastie fait aujourd’hui l’objet d’un hommage collectif à la Médiathèque Valais de Martigny. Il y a donc le patriarche, Albert (1852-1942), plus ses enfants François (1880-1975), Charles (1885-1949) et Emile (1888-1969). Le premier a bien aussi eu deux filles, Camille (1884-1963) et Juliette (1887-1952). Mais ces dernières comptent ici pour beurre. Elles n’ont ni écrit, ni peint, ni photographié, ni filmé. Ces deux dames se contentent donc d’apparaître furtivement aux cimaises sur une image familiale. Nous sommes ici dans une tribu bourgeoise à l’ancienne. Genevoise depuis le XVIIIe siècle. Et protestante. On ne dira jamais assez à quel point la vision que nous avons aujourd’hui de ce canton tout ce qu’il y a de plus catholique (deux évêques, l’un à Sion, l’autre à Saint-Maurice!) doit à des admirateurs venus de la cité de Calvin (Edouard Vallet, Ernest Biéler…) ou de celle de Farel (Neuchâtel donc, avec Edmond Bille).

Une peinture faite pour être grande

Chez les Gos, la montagne était dans le sang. Albert va la peindre à de multiples reprises. Un peu trop souvent, peut-être. Le cher homme s’est beaucoup répété. Il n’y a guère de petites ventes aux enchères genevoise sans une toile de sa main. Elle se vend hélas toujours moins cher… quand elle trouve un amateur. Il faut dire qu’il faut à Albert Gos du volume. Il serait plutôt du genre panorama. Celui qu’a prêté à la Médiathèque Valais le Club Alpin Suisse, fondé en 1863, possède ainsi la dimension voulue. Il représente la cabane de Mountet en 1876. On imagine très bien la taille au-dessus dans un hall de gare. Gos s’est du reste plié à ce genre d’exercice. Il me semble avoir vu de lui une œuvre kilométrique sauvée lors de la restauration de la station Cornavin à Genève et actuellement accrochée très haut (normal pour une montagne!) sur un mur de la billetterie (1).

Un des innombrables Cervin peints par Albert Gos. Succession Albert Gos, Médiathèque Valais 2020.

Chez ses fils, ce sont d’autres arts qui dominent, vu la présence du quatuor à la Médiathèque Valais. Charles écrit. Des romans volontiers situés en altitude, bien sûr. François manie tout de même le pinceau. La Médiathèque propose de lui un entretien réalisé par la RTS en 1960, quand la TV romande gardait des ambitions culturelles. Quant à Emile, il photographie et filme. Production muette. Son titre le plus important, «La Croix du Cervin» de 1922 a disparu, mais on en a retrouvé des «rushes». La Médiathèque se contente ici d’un court-métrage ascensionnel, confié par la Cinémathèque Suisse. Et puis il y a des photos! Nous ne sommes pas ici dans le «vintage». Il s’agit de retirages en grand. Il s’y retrouve bien sûr des montagnes en veux-tu, en voilà. La vedette en demeure incontestablement le Cervin. Comme les grandes actrices, il se voit toujours pris sous son bon angle. Celui obtenu depuis Zermatt. Allez dénicher un Cervin photographié du côté italien! L’esthétique et un certain patriotisme s’y refusent avec la dernière énergie. Nous restons ici dans l’icône, avec ce que cela suppose comme strictes codifications.

Scénographie sobre

L’exposition a été montée par Maéva Besse, qui a travaillé de manière universitaire sur les Gos. La commissaire propose relativement peu d’œuvres dans une scénographie épurée et flatteuse (on a emmailloté les affreuses colonnes à miroirs de la Médiathèque Valais!) de Claire Pattaroni. C’est aéré si l’on pense à la magnifique et récente exposition consacrée à Max Kettel (encore un Genevois!). Maéva invite sous forme de documentation quelques autres artistes en contrepoint, histoire de créer un climat. Elle a aussi emprunté divers objets, disposés dans des vitrines. Il y a aussi bien là des albums de photos que des objets suggérant l’alpinisme. Le piolet. La boule de thé. Divers témoignages affichés aux murs éclairent enfin le propos. Quel héritage spirituel ont ainsi fait les descendants actuels des Gos?

Devant le Cervin par Emile Gos. Succession Emile Gos, Médiathèque Valais 2020.

Le tout est réussi. Martigny a mis aussi bien en valeur que possible les Gos. Le seul problème reste qu’il s’agit là d’artistes honorables, certes, mais sans plus. Il n’y a pas là les incroyables toiles alpestres que j’ai récemment vues au Musée de Grenoble à la rétrospective sur la peinture dans la ville dauphinoise au XIXe siècle. Loin de là… Max Kettel, il y a quelques mois, constituait une vraie révélation. Il y avait là un œil. Un œil par ailleurs beaucoup plus moderne et dynamique que celui d’Emile Gos, qui reste dans l’idée de magnifier un canton immuable. Nous demeurons cette fois dans l’imagerie. Le Cervin, c’est sacré! Y toucher, c'est le massacrer.

P.S. J'ai vérifié depuis la publication de cet article à la gare. La billetterie ne contient pas un, mais deux paysages géants signés Gos. Seul problème. Ces immenses toiles alpines, sans le moindre Cervin ne sont pas signées Albert, mais François.

Pratique

«Les Gos, Une montagne en héritage», Médiathèque Valais, 15, avenue de la Gare à Martigny, jusqu’au 16 janvier 2021. Tél. 027 607 75 40, site www.mediatheque.ch Ouvert du lundi au samedi (fermé le dimanche, par conséquent!) de 13h à 18h, le jeudi dès 10h.

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