Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

La Maison Tavel présente "Les pionniers de la photographie en Suisse romande" à Genève

L'exposition présente l'un des points forts de la Fondation Auer Ory. Il y a là quantité de pièces dues à des artistes oubliés. Je citerai Auguste Gardin et Samuel Heer.

Le Molard genevois, vu par Auguste Garcin. Vers 1865.

Crédits: Fondation Auer Ory, MAH, Genève 2019,

La photographie a aujourd'hui une longue histoire, précédée en prime d'une préhistoire. Michèle Auer Ory le rappelle dans l'introduction du catalogue qu'elle signe avec son mari Michel pour l’exposition d'une (toute petite) partie de leur collection à la Maison Tavel. Il a en effet fallu se concentrer sur un sujet. Local de préférence, vu que nous sommes ici dans un musée d'histoire genevoise. Si le propos général tourne autour des «Pionniers de la photographie», ceux-ci se situent donc en Suisse romande. La tranche examinée reste relativement courte. Elle va de 1840 à 1865, la préhistoire du 8e art commençant bien avant la révélation du procédé Daguerre en 1839. Michèle cite ainsi les dates de 1816, 1822 et 1829.

Toujours est-il que la photographie a vite pris son essor chez nous. Il débute en Suisse alémanique dès 1839 avec Johann Baptist Isenring, mais le Saint-Gallois sort du propos. Celui-ci commence plutôt pour Tavel avec des gens comme Auguste de La Rive ou Artaria (absents de l'exposition). Plus Jean-Gabriel Eynard, bien sûr! Le riche banquier, qui a un pied à Paris et l'autre entre Genève et Rolle, s'y met dès 1840 ou 1841. Chez lui ou en voyage. C'est le premiers des pionniers proposés au sous-sol du musée avec des portraits de famille, pris dans son domaine de Beaulieu, et quelques vues urbaines. Il y en aura d'autres, de ces paysages nous montrant un pays inconnu. Genève a tant changé au fil des décennies! La plupart des rues et des maisons représentées ne sont plus localisables que par des spécialistes de l'histoire locale.

Genres et thèmes

Michèle et Michel Auer ont souhaité réunir beaucoup de choses. Il y a largement plus de 200 clichés sur les murs ou dans des vitrines. Les pièces se voient présentées par genres ou par thèmes. Tous ne concernent pas la Suisse. Les photographes ont vite voulu immortaliser ce qu'ils voyaient ailleurs. Une sorte de Grand Tour. Il peut passer par Athènes, où Jean Walther va fixer le Parthénon bien avant Fred Boissonnas. Jérusalem, qui inspire le Russe de Lausanne Gabriel de Rumine (1). Les Alary-Geier se sont même établis à Alger. L'essentiel ne tourne pas moins autour de Genève et de Lausanne, surtout pour ce qui est des artistes. Aucun praticien en Valais par exemple, alors que le canton passe alors depuis longtemps pour pittoresque!

Michèle et Michel Auer Ory dans leur fondation à Hermance. Photo Tribune de Genève.

Que retenir de ce timide flot d'images, celles-ci restant alors encore rares et précieuses? Quelques noms peu connus, à part des spécialistes. La révélation majeure est sans doute formée par les portraits d'Auguste Garcin (1816-1895), qui a notamment donné des portraits d'enfants sous forme de daguerréotypes. Il faut dire que l'état de conservation de ceux présentés apparaît admirable. Il y a aussi, toujours sur plaques uniques, les effigies de Samuel Heer. Les vues topographiques  du Veveysan Jean Walther (1806-1866) constituent en revanche des calotypes. Des multiples. Le procédé de l'avenir même si, vers 1850, il donne encore des épreuves un peu ternes. Walther n'en a pas moins donné quelques-uns des premiers beaux châteaux de Chillon. Un sujet inépuisable, qui n'avait pas encore tenté, dans les mêmes buts commerciaux, un peintre comme Gustave Courbet.

De grands rideaux

L'exposition, qui montre aussi des étrangers de passage en Suisse comme l'Anglais Francis Firth et l'Alsacien Adolphe Braun, aurait pu ressembler à un fouillis. Elle se révèle certes un peu abondante, mais une sorte d'ordre a été créé par les commissaires Alexandre Fiette et Mayte Garcia. Le décorateur Laurent Pavy a pour sa part structuré les salles avec de grands rideaux, plus la reproduction géante d'une classe d'écoliers photographiée par un anonyme et une allée centrale tracée en diagonale. Cette dernière agrandit ce qui demeure tout de même une cave de Tavel. Le visiteur doit bien sûr se montrer attentif. Beaucoup de pièces présentées demeurent petites. Les daguerréotypes, surtout lorsqu'ils sont en quarts de plaques, frôlent la miniature.

Un portrait d'enfants d'Auguste Garcin. Fondation Auer Orry, MAH, Genève 2019.

Les visiteurs les plus jeunes doivent donc s'attendre à une rencontre avec une photographie autre. Il y a non seulement le noir et blanc, même si certaines œuvres se sont vues coloriées à la main, mais le temps de pose qui fige le naturel. La sensation de montrer les choses pour la première fois. Le besoin de produire une image rare. Bien des gens se faisaient photographier une ou deux fois dans leur vie. Plus tous les problèmes techniques qu'il avait fallu tant bien que mal surmonter. Comme récompense à leur curiosité, ces mêmes jeunes visiteurs pourront découvrir un monde perdu. Tout a changé depuis. C'est ce qui confère à des pièces parfois un peu faibles leur force de témoignage. Avec le double portrait du portrait du pasteur Ernest Naville, avec sa main glissée dans sa veste comme Napoléon, et de son épouse Ernestine on pourrait écrire une histoire du protestantisme au XIXe siècle!

(1) C'est l'argent de la famille de Rumine qui a permis de bâtir la Lausanne le palais du même nom.

Pratique

«Pionniers de la photographie en Suisse romande», Maison Tavel, 6, rue du Puits Saint-Pierre, Genève, jusqu'au 29 mars 2020. Tél. 022 418 37 00, site www.mah-geneve.ch Ouvert du mardi au dimanche de 11h à 18h. Catalogue écrit par Michèle et Michel Auer, édité par la Fondation Auer Ory, 223 pages.

Cet article est immédiatement suivi par un entretien avec le commissaire Alexandre Fiette.

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