Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

La Maison Tavel genevoise accueille des artisans italiens jouant avec les mots

Stefano Boccalini travaille avec des enfants et des brodeurs ou vanniers dont les savoir-faire sont aujourd'hui menacés. Attention, l'exposition se termine!

"Ohana" vient de l'hawaïen. Le mot indique le lien par l'amitié.

Crédits: MAH, Genève 2021.

J’ai un peu honte. J’ai laissé filer le temps. Il ne demande finalement que cela. Nous en arrivons déjà aux derniers jours de l’exposition Stefano Boccalini à la Maison Tavel. Elle avait commencé le 1er avril, ce qui ressemble à une farce. Elle se terminera le dimanche 27 juin. La plus vieille construction civile genevoise abrite jusque là des objets en forme de mots, ou des mots devenus objets. Il y a  en effet quelque chose de conceptuel et de physique à la fois dans les œuvres conçues par l’Italien, né en 1963. Aucune contradiction malgré tout. Nous sommes avec lui dans l’«arte povera», tendance Giuseppe Penone ou Mario Merz, Autrement dit à un retour de formes artisanales prouvant une frugalité voulue. Le repli sur l’essentiel.

L’exposition est arrivée au sein des Musées d’art et d’histoire (MAH) par le biais d’Art For The World. Une organisation fondée en 1995 par Adelina von Fürstenberg. La dame avait créé dans notre ville, il y a fort longtemps, le Centre d’art contemporain aujourd’hui installé au Bâtiment d’Art contemporain (ou BAC). Pour le moins dynamique et remuante, cette activiste se plaçait dès lors spirituellement sous l’aile de l’ONU. Ceux qui ont été en contact avec cette curatrice fonçant droit devant elle comme un hippopotame sur une jeep égarée en brousse connaissent son pouvoir de persuasion sur les gens de musée. Il s’en suit en général quelques conflits. Mais Adelina n’en a cure. Elle est arrivée à ses fins.

Des lettres entrouvrant des mondes

La Maison Tavel correspond il est vrai parfaitement au projet. Dans ses entrailles médiévales et à ses étages, elle propose aujourd’hui un artiste oeuvrant à la fois avec des enfants et des artisans. Les premiers ont travaillé sur des mots intraduisibles tirés du norvégien comme du bantou ou de l’hawaïen. Ces quelques lettres concentrent en réalité des idées complexes comme le fait de «vivre avec gentillesse», la «capacité de changer le monde même contre un destin défavorable» ou la «connexion avec son environnement». Chaque petit participant a choisi un vocable. Il s’est ensuite vu mis en forme par un vannier, un brodeur ou un tailleur sur bois. Il s’agissait de familiariser des jeunes avec les techniques patrimoniales menacées de disparition.

L’exposition ayant été conçue pour Genève, Stefano Boccalini a poursuivi son œuvre en choisissant des mots en rapport avec l’image dégagée par la ville. Nul ne sera surpris d’y voir «banques» «lux(e)», «refuge» ou «multiculturel». Tout cela reste finalement convenu. Cette seconde partie, ou cette deuxième mi-temps comme on dirait en matière de sport, apparaît moins réussie. Elle manifeste cependant d’étonnants savoir-faire de la part d'artisans virtuoses. L’intelligence de leurs doigts frappe le visiteur. Comme l’intégration réussie par Alexandre Fiette, le directeur de la Maison Tavel, de ces pièces dans les espaces presque archaïques de la vieille demeure. Ces objets neufs donnent l’impression d’avoir toujours été là. Or, le 28 juin, il y aura divorce. Il faudra apprendre à faire sans eux.

Pratique

«Stefano Boccalini, La passion entre les doigts», Maison Tavel, 6, rue du Puits Saint-Pierre, Genève, jusqu’au 27 juin. Tél. 022 418 37 00, site www.geneve.com Ouvert du mardi au dimanche de 11h à 18h.

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