Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

La Maison du dessin de presse de Morges montre la "Rétrospective 2020" dans la rue

La présentation a été conçue en décembre à l'intérieur. Mais, vu les menaces planant alors déjà sur la culture, la Grand-Rue s'est également vue investie.

La Covid et Hermann, pour la "Tribune de Genève" Jusqu'où aller trop loin?

Crédits: Tribune de Genève

L’actualité, ça va ça vient. Il s’agit du reste là d’une notion très relative. Il n’empêche que l’exposition organisée par la Maison du dessin de presse de Morges a repris du sens et du poids depuis son ouverture le 11 décembre dernier. La raison en est comme souvent malheureuse. Vous l’avez sans doute lu. «Le Monde» et son dessinateur Xavier Gorce sont arrivés au point de rupture. Xavier est parti en claquant la porte, suivi de Plantu qui approchait il est vrai de la retraite près trois décennies de bons et loyaux services. En est la cause un dessin, selon moi plutôt anodin, où des pingouins avaient l’air de se moquer des familles recomposées et des personnes transsexuelles. On ne plaisante plus avec les minorités depuis qu’elles ont pris le pouvoir. Les réseaux sociaux ont vomi leur haine habituelle. L’ennui, c’est que la toute nouvelle directrice de rédaction Caroline Monnot a très vite présenté avec son équipe des excuses dans une «newsletter». Le premier méfait de la bande à Monnot. Il n’est jamais bon de baisser sa culotte en entrant en fonction. Ni après, du reste. Cela devient vite une habitude, même si la culotte est en l’occurrence petite…

Chappatte, pour "Le Temps". Photo Chappatte et "Le Temps".

Il y a bien sûr eu une levée de boucliers médiatique. «L’Express», «Le Point» ont accompli leur devoir. Chappatte s’est pour sa part à nouveau agité en Suisse. L’homme du «Temps» commence à en avoir gros sur la patate. Lui-même a été expulsé du «New York Times» en 2016. Dévoré par le politiquement correct, qui est aussi en train de châtrer «Le Monde», le journal américain avait alors renoncé à tout commentaire graphique. Trop dangereux. Le rire a quelque chose d’incorrect. Patrick Chappatte s’était alors beaucoup démené pour sauver la caricature de presse, menacée de toutes parts. Que voulez-vous? Plus personne ne supporte de nos jours la moindre critique. C’est tout de suite l’appel à #metoo, SOS Racisme et aux tribunaux. Je vous ai d’ailleurs parlé de la belle et instructive exposition, mitonnée par Chappatte pour le Musée des beaux-arts du Locle au début de l’année dernière. Un plaidoyer en images dont l’ouverture au public a été véritablement hachée par la pandémie.

Vingt-six dessinateurs

Chappatte se retrouve aujourd’hui avec vingt-cinq autre dessinateurs à la «Rétrospective du dessin de presse suisse 2020» organisée à Morges. Il y a comme les autres années un accrochage à l’intérieur, plutôt thématique. Assez rudimentaire, la présentation ne propose pas les œuvres originales, mais leur reproduction. Il est admis que la chose doit se consommer en temps normal sous une forme multiple et imprimée. L’originalité de l’année est d’avoir doublé cette proposition, somme toute muséale, par une autre étalée dans l’espace public. La Grand-Rue accueille ainsi, accrochée à des piliers, plus d’une centaine de croquis politiques, sociaux ou économiques. La chose peut se comprendre. A la mi décembre, l’exposition sentait déjà le sapin, et pas uniquement parce que Noël approchait. Il y avait déjà dans l’air des menaces de fermeture, qui se sont hélas concrétisées début janvier dans le canton de Vaud. La mise parallèle à l’air libre formait déjà ce que l’on appelle aujourd’hui, avec un sourire de moins en moins large, «un acte de résistance».

L'affiche de l'exposition par Pigr sur la traçabilité. Photo DR.

Qu’est-ce qui a inspiré le plus les dessinateurs romands (il y a juste le «Nebelspalter» comme invité alémanique)? La Covid, bien sûr! Les artistes, de Valott à Hermann en passant par Bénédicte (il y a hélas toujours aussi peu de dessinatrices) se sont sentis à la fois là inspirés et bridés. Ils devaient découvrir «jusqu’où ils pouvaient aller trop loin», pour reprendre le mot fameux de Jean Cocteau. La pandémie devenait pour eux un exercice de corde raide. Il fallait amuser, amener un peu à réfléchir, mais surtout ne pas choquer. La cuvée 2020 n’apparaît du coup pas, et de loin, la meilleure. Le visiteur sent rapidement qu’il y a comme un couvercle rédactionnel sur la marmite. Les moqueries du jour pouvaient aller bien plus avant avec les folies de Donald Trump, voire Black Lives Matter. Il y a ainsi à propos de l’anti-racisme un dessin incroyable de culot de Vincent de l’Epée. On y voit des miséreux travaillant dans un camp de concentration aux noms des GAFA, comme Microsoft ou Apple. L’un des internés dit à un autre: «Comment, au lieu de penser à nous, ils déboulonnent quelques vieilles statues!»

Actualité vite dépassée

Autrement, tout a hélas passé très vite dans les esprits. Nous sommes aujourd’hui bombardés de nouvelles, en général mauvaises, comme pour les rendre plus inoffensives. L’Affaire Crypto? Qu’est-ce que c’était, déjà au juste? Et le «t-shirt de la honte»? Avant de répondre, un moment de réflexion s’impose. «L’affaire Darius Rochebin»? Où en est-elle, au fait, depuis depuis qu’un quotidien romand a voulu jouer à la fois les justiciers et les éboueurs? Autant en emporte le vent! Allez donc vite voir les quelque 130 œuvres exposées dans la Grand-Rue du Morges, par ailleurs bordée par de fort belles maisons anciennes. Faites-le pendant que vous savez encore de quoi il retourne. Je vous l’ai déjà dit. L’actualité, ça va, ça vient…

Pratique

«Rétrospective du dessin de presse suisse 2020», Morges, jusqu’au 7 février initialement. Prolongé le 2 février jusqu'au 28 du mois. La Maison du dessin de presse, qui l’a organisée, est fermée pour des raisons sanitaires. Plus d’une centaine de planches sont visibles dans la Grand-Rue 24 heures sur 24.

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