Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

La Maison des Artistes montre à Arles la "Pearl River" du Genevois Christian Lutz

Le photographe se penche cette fois sur les casinos de Macao. Un monde de rêve, où tout pousse à la dépense. L'exposition se déroule dans le cadre des "Rencontres".

Christian Lutz. La Chine après Las Vegas ou le Nigeria.

Crédits: Cindy van Acker, DR, RTS

Je ne devrais pas vous le raconter, mais je vous le dis quand même. Peu avant d'aller à Arles, j'ai rencontré Christian Lutz à Genève. Devant le grand magasin Manor à Saint-Gervais, si vous voulez tout savoir. Petit bavardage. Il m'a annoncé avoir son exposition dans le cadre des «Rencontres» photographiques. Dans la ville même cette fois, et non plus dans une des extensions de la manifestation à Avignon, où je l'ai vu en 2018 à la Fondation Lambert. «Vous n'allez pas aimer.» Suit la litanie habituelle. Je n'apprécie pas ce que le Genevois fait. Jamais. «Vous me dites pourtant toujours que je suis un type sympathique. Quand changerez-vous donc d'avis?» Je lui ai demandé s'il préférait être pris pour un grand artiste doublé d'un parfait connard. Il m'a répondu non, et nous en sommes restés là. Dans le fond, j'aime bien Christian.

J'ai vu depuis «The Pearl River» à la Maison des Artistes d'Arles. Un lieu brut de coffrage. Les images y paradent dans une sorte de hangar. De gigantesques ventilateurs sont supposés amener un peu de fraîcheur au milieu d'une moiteur que je qualifierai de tropicale. Il y a aussi un belvédère en bois, dont je n'ai pas compris l'exacte signification. «The Pearl River», qui montre les casinos rutilants de Macao, se voit présenté en regard d'extraits de la série précédente de Lutz, «Insert Coins». Un reportage de 2016 sur la décadence, toute relative, de Las Vegas avec ses paumés sur les trottoirs. Rien à voir avec l'ambiance chinoise, qui entend créer un monde irréel sans aucune fausse note. Quand les gens décollent de la réalité, ils dépensent davantage. C'est bien connu. Or c'est l'intention de ces pompes à fric que de faire les poches des clients. Macao ne pèse-t-il pas aujourd'hui quatre fois davantage que la ville perdue dans le désert du Nevada?

Une passion séculaire

«The Pearl River», qui reprend le nom du fleuve délimitant des îles d'un delta à la configuration mouvante, rappelle bien sûr la séculaire passion des Chinois pour le jeu. Elle explose dans l'ancienne possession portugaise, rétrocédée après moultes négociations en 1999, amenant quelque trente millions de touristes par an. Un demi siècle de maoïsme puritain n'a rien changé à la chose. Nous sommes toujours, pour reprendre le titre d'un film français de 1939 avec Erich von Stroheim, Mireille Balin et Sessue Hayakawa, dans «Macao, l'enfer du jeu». Un enfer aujourd'hui climatisé, aseptisé et sécurisé bien sûr. Il n'y a pas un grain de poussière dans les images, tirées très grand, où Christian Lutz nous montre des Chinoises élégantes et des hommes d'affaires qui le sont un peu moins dans des salons inspirés par tous les styles connus sous diverses latitudes. Comme au bordel, l'exotisme ne fait jamais de mal au casino.

La couverture du livre "The Pearl River". Photo Christian Lutz.

Lutz cadre large. Il s'agit de montrer non pas des gros-plans de joueurs individualisés, mais des atmosphères. Le clinquant s'y dispute à une certaine vulgarité. La laideur aboutit parfois à une beauté autre. Macao suinte le fric des nouveaux riches à la fortune souvent éphémère. Ici tout se veut neuf, des clients aux tissus du décor. L'ensemble donnant au spectateur, comme toujours chez Lutz, la sensation du pouvoir. Oh, pas du pouvoir à la Suisse des élus fédéraux de «Protokoll»! Nous sommes plus proche en fait de la série «Tropical Gift», où le photographe nous montrait en 2012 le pétrole du Nigeria dans des couleurs bleutées. L'argent du pétrole et celui de la roulette font finalement bon ménage. D'où le côté rutilant des images, où il y a volontairement trop de tout. Même la discrète présence de l'auteur... Vous le voyez dans un miroir, un peu loqueteux par rapport à tout ce beau monde par ailleurs infréquentable. Comme Hitchcock, le Genevois fait ici chez lui de la figuration. Comme pour nous dire: «J'étais là.»

Un homme à risques

On l'aura compris. «River of Pearls» fait partie des bons moment de l'auteur, qui est aussi capable d'en avoir de mauvais. Je garde ainsi un souvenir mitigé de son reportage sur une secte évangélique suisse alémanique, censuré à la demande de cette dernière. Ce sont les caviardages imposés à l'artiste qui en faisaient le prix, avec leurs banderoles blanches masquant les visages. Un prix par ailleurs financièrement lourd à payer, même si toute publicité est bonne à prendre. Mais Lutz aime les risques. Ils les prend donc. Dans le fond, à mon avis, c'est un joueur.

Pratique

«Rencontres» d'Arles, Maison des Artistes, boulevard Emile-Combes, jusqu'au 22 septembre. Site www.rencontres-arles.com Ouvert de 10h à 19h30 ou 19h. Le livre "The Pearl River", 152 pages, 75 photos mais pas de texte, a paru chez Patrick Frey.

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