Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

La Maison d'Ailleurs réunit à Yverdon-les-Bains des "MONDES imPARFAITS". Attention aux utopies!

La nouvelle exposition de Marc Atallah se base sur les planches de Schuiten et Peeters. Elle montre comment les idées généreuses finissent bien vite en dystopies.

L'affiche de l'exposition actuelle.

Crédits: François Schuiten, Maison d'ailleurs, Yverdon 2019.

La Maison d’Ailleurs est bien là. Ses visiteurs reconnaîtront sans peine son architecture, avec ses trois fenêtres de façade. Il y a même sur l’affiche la passerelle vitrée reliant le bâtiment à l’Espace Jules-Verne. François Schuiten a cependant situé le musée d’Yverdon au dessus d’une cathédrale souterraine en ruines. Du reste, la plupart des édifices autour de la Maison sont ici montrés soit en voie d’écroulement, soit étayés par des poutres, en attente d’improbables travaux. La nature a repris autour d’eux ses droits que les hommes lui ont toujours davantage enlevés.

Cette somptueuse création graphique sert à annoncer depuis quelques semaines «MONDESimPARFAITS» à la Maison d’Ailleurs. La nouvelle exposition annuelle. Aujourd’hui, l’institution n’en propose en effet plus qu’une tous les douze mois, son autre activité étant l’organisation estivale de Numerik Games. Créée autour des «Cités obscures» de Schuiten et Peeters, dont le premier tome a paru en1983, la manifestation tourne autour de l’utopie. Vous savez, ces fameux univers cohérents et sans failles dont Thomas More a donné le premier exemple en 1516! Pour fêter ce demi millénaire, La Fureur de lire avait du reste organisé à Genève toute son édition de 2016.

Une perfection d'horloge

«Je pensais depuis longtemps à une exposition sur les utopies et leurs envers, en partant de nos collections», explique Marc Atallah. «Toute utopie finit en effet par engendrer une dystopie.» C’est le regard qui change, comme l’explique le directeur de la Maison d’ailleurs. «L’utopie reste vue de loin. L’observateur admire en connaisseur les mécanismes, qui lui semblent fonctionner avec la perfection d’une horloge. Il y a là une régularité exemplaire. Aucun défaut apparent.» Précisons que les utopies concernent en général de petites collectivités, vivant sur une île, comme chez l’Anglais Thomas More. Ou alors elles se situent prudemment loin des autres hommes. Il s’agit alors de phalanstères, à la manière de ceux que voudra réaliser pour de vrai le socialiste (au sens premier du terme) Charles Fourier au début du XIXe siècle.

La cité conçue en 1926 pour le "Metropolis" de Fritz Lang, écrit par Thea von Harbou.. Photo DR.

Et c’est alors que tout se gâte!», reprend en début de visite Marc Atallah. On en arrive aux dystopies. «Ces dernières nous sont montrées de l’intérieur. L’observateur lointain a disparu. On voit maintenant des hommes et des femmes souffrir sous la dictature autoritaire d’une supposée perfection. L’individu y apparaît totalement soumis à la collectivité.» Il se retrouve du coup surveillé. Contraint. Puni. Eliminé, au besoin. Il cherche du coup en général à s’évader, signe évident d'un échec. L'utopie ne fonctionne que dans le monde des idées, ou à la rigueur sur le papier. Dès qu’elle se voit mise en place avec des êtres réels, aux désirs et aux talents différents, la machine se grippe. Les bonnes intentions rêvées finissent par des cauchemars. Le communisme stalinien ou le régime de Pol-Pot au Cambodge constituaient au départ des utopies!

"Les cités obscures"

Plutôt simple par rapport à ce que propose en général la Maison d’Ailleurs (Marc Atallah vise toujours très haut), le thème traversant «MONDESimPARFAITS» exigeait une vraie mise en forme. «L’idée a été de travailler avec des artistes concernés par le sujet et d’entamer avec eux un dialogue.» La base a ainsi été donnée par la collaboration avec Schuiten et Peeters. Peut-être faut-il maintenant effectuer les présentations. François Schuiten est né à Bruxelles en 1956. Il s’agit d’un fils d’architecte, ce qui a son importance. Après avoir débuté à «Métal Hurlant», le dessinateur s’est associé au Parisien Benoît Peeters, scénariste. Né lui aussi en 1956. C’est ensemble qu’ils ont créé «Les cités obscures», dont le douzième tome a paru en 2009, soit vingt-six ans après le premier. Une entreprise de longue haleine. Le duo produit d’ailleurs peu, Peeters développant autrement de nombreuses autres activités, dont celle de biographe. On lui doit ainsi une vie du philosophe Jacques Derrida, sortie en 2010.

Schuiten à Yverdon, dans l'exposition. Photo Jean-Christophe Bott, Keystone.

«De Schuiten, il nous fallait à tout prix des originaux», reprend Marc Atallah lors d’une promenade qui va se dérouler sur trois étages, plus l’Espace Jules-Verne. Un devoir vis-à-vis des visiteurs. Se retrouver confronté à un original tient quelque part du sacré. «C’est en plus la première fois que le public suisse peut découvrir ses planches dans un musée du pays.» Il s’agit de grandes feuilles, aux tons doux d’aquarelle. Leur taille permet au public un voyage à l’intérieur de chacune d’elles pour en découvrir chaque détail. Il se retrouve plutôt en dystopie qu’en utopie. Ces œuvres complexes et raffinées (et il y en a70!) tranchent à la Maison d’Ailleurs d’Yverdon avec les couvertures agressives et criardes des magazines populaires des années 1940, tirés des archives de la maison. Ou alors des gravures un peu simplistes incluses dans les livres anciens. Il y a ici la même différence qu’entre des films d’anticipation importants, comme «Blade Runner» de Ridley Scott, «Brazil» de Terry Gilliam ou «THX 1138» de George Lucas, et certaines séries B américaines des années 1950 qui nous séduisent aujourd’hui non plus par leur force de conviction, mais grâce à leur kitsch.

De Joanathan Swift à Margaret Atwood

«Nous avons voulu davantage travailler que d’habitude sur la scénographie des salles afin de créer des ambiances», précise Marc Atallah. Il a bien sûr fallu tenir compte des lieux, assez prégnants. La première partie, au rez-de-chaussée, introduit parfaitement le sujet. En dépit des vitrines, le visiteur se sent déjà dans une bibliothèque. Il fait (ou refait) connaissance avec le Gulliver voyageur de Jonathan Swift ou le Jules Verne des «500 millions de la Bégum». Puis il descend dans le temps, jusqu’à aujourd’hui. «La servante écarlate» de Margaret Atwood, au succès public éclatant, constitue l’exemple même d’une dystopie, «dans la mesure où l’Anglaise souligne les défaillances du réel.» Tout se détraque bien vite dans les utopies vécues au quotidien. Les choses commencent avec un grain de sable… «Le mieux est l’ennemi du bien», disait-on jadis dans les campagnes romandes.

Jonathan Pryce dans "Brazil" de Terry Gilliam, 1985. Photo DR.

Toujours intelligente, mais également séduisante ce qui se révèle une autre paire de manches, la suite ne déçoit jamais. L’exposition ne tombe pas dans la facilité, tout en se jouant des difficultés. Elle a su trouver son style. Son discours. Son esthétique. Son tempo. Le visiteur n’est ni snobé (ce qui arrive de plus en plus souvent, surtout en matière d’art contemporain), ni pris pour un idiot. Je dirais même qu’il se voit valorisé. Pendant les deux heures de visite, il se sent intelligent. Un sentiment qui perdure à la lecture de ce qui ne constitue pas vraiment un catalogue. Bel objet, de grande taille mais léger, le livre «MONDES imPARFAITS» réunit quatre auteurs. Ils proposent chacun leur essai, sans verbiage universitaire. Frank Rosset, qui intervient avant Marc Atallah, Schiuten et Peeters, travaille pourtant à l’Université de Lausanne. Comme Marc Atallah, du reste. Comme quoi l’habit ne fait pas le moine!

Pratique

«MONDESimPARFAITS», Maison d’Ailleurs, 14, place Pestalozzi, Yverdon-les-Bains, jusqu’au 25 octobre. Tél. 024 425 64 38, site www.ailleurs.ch Ouvert du mardi au dimanche de 11h à 18h. Le livre est édité en collaboration par la Maison d’Ailleurs et Les Impressions nouvelles. En plus petit format, il existe également «Les dystopies du numérique» de Marc Atallah et Frédéric Jaccaud.

Et un petit Schuiten pour finir!

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