Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

La Maison d'ailleurs propose "L'exposition dont vous êtes les héros". Du sur mesures!

Marc Atallah se penche sur l'univers du jeu, des plateaux de Monopoly à la vidéo en passant par les jeux de rôle. Tout le monde joue en effet. Rien de mal à cela. Les activités ludiques forment une métaphore de la société.

Marc Atallah à la Maison d'Ailleurs

Crédits: 24 Heures

La manifestation se révèle pour le moins personnalisée. Elle s'intitule «L'expo dont vous êtes le héros». La Maison d'Ailleurs d'Yverdon ne propose bien sûr qu'un seul accrochage dans son bâtiment. Plus un Espace Jules-Verne nous ramenant en douceur au XIXe siècle. Mais chacun choisit d'emblée son parcours. Il a sur le sol quatre pistes de couleurs pour s'y retrouver, comme dans certains hôpitaux. Le visiteur a son petit appareil à la main. Il choisit son application. Bleu, c'est le trajet science fiction. Rouge, l'horreur. Et ainsi de suite. «Visiter l’exposition comme nous le faisant en bavardant tient de l'hérésie», précise Marc Atallah. Le directeur a en effet conçu des immersions dans plusieurs mondes correspondant à des manières de jouer.

Car tout le monde le fait! Un peu culpabilisé, bien sûr, surtout à partir d'un certain âge. Quoique... Sans toujours en être conscients, les joueurs de tout poil ont pour eux Friedrich von Schiller. «Ce philosophe allemand à réhabilité en 1795 avec ses «Lettres sur l'éducation esthétique de l'homme» une activité discréditée, voire condamnée depuis Aristote. Il a montré que le ludique constitue une activité essentielle dans l'existence.» Il suffit de lire, en traduction tout de même, sa phrase-clé. «L'homme n'est tout à fait homme que là où il joue.» Une sentence qu'on pourrait graver sur le fronton de tous les casinos. Et cela même si, face à ces lieux de perdition, il existe des différences culturelles d'attitude. Les Européens espèrent y rafler la mise. Plus réalistes, les Américains se rendent à La Vegas ou à Reno «to burn money».

Trois idées de départ

Mais revenons à Yverdon, où il n'y a bien sûr aucun argent sur la table. «Le parcours reprend le circuit habituel du musée, sur plusieurs étages. Nous restons tributaires de l'architecture des lieux.» Tout commence donc au rez-de-chaussée avec une salle blanche tapissée de petites vitrines désormais bien connues. Il y a cette fois à l'intérieur des jeux classiques. Un plateau, en général de forme carrée. Des pions. Des dés. «Pour faire simple, le jeu implique trois idées de départ. Il possède des règles auxquels les participants se soumettent librement. Il suppose un but, avec des moyens mis à disposition pour l'obtenir. Il existe enfin un dispositif ludique.» Nous en recevons ainsi l'esprit.

L'exposition entend bien sûr aller plus loin que le Monopoly. «Pourquoi est-il important de réfléchir à cette question», poursuit Marc Atallah. «Parce que notre vie quotidienne répond aux mêmes exigences, avec des règles se révélant souvent changeantes avec le temps.» Apprendre à jouer, c'est donc apprendre à vivre. La morale qu'on peut en tirer donne cependant des raisons d'espérer. Une adaptation semble possible. «Que nous révèle sa pratique? Qu'on peut rester libre dans un espace contraignant.» Par tous les moyens? «Tricher fait partie du jeu.»

Dragons et donjons

Le propos se développe ensuite dans les étages. Il insiste sur les créations impliquant au maximum le, ou surtout les participants. «Il y a deux ans, j'ai été surpris de voir Gallimard rééditer «Les livres dont vous êtes le héros». Cette version, la quatrième, succédait à celle de la fin des années 1990, la première datant de 1984. «Je me suis mis à extrapoler. L'industrie du jeu n'a jamais été aussi florissante. Nous avons connu un temps où il se pratiquait en solitaire. Jusqu'à l'autisme. Le public retrouve aujourd'hui un besoin de lien social, d'où la diffusion de nouveaux jeux à plusieurs personnes. Il s'agit d'une réponse parmi d'autres à une société qui va s'atomisant.» Il faut dire que les jeux collectifs et créatifs amènent des dispositifs spectaculaires. Il y a des monstres, volants ou non. Des figurines partout. «On en vient au jeu de rôles faisant travailler l'imaginaire.» «Donjons et dragons» de Peter Gygax a constitué en 1974 une matrice. Il suffit de regarder, quarante ans plus tard, des jeunes réunis en tablées. J'ai tout près de chez moi un magasin où ils restent des heures. «Ces jeux n'ont aucune limite. Ils peuvent ainsi durer une semaine.»

Le visiteur ne trouve pas bien sûr pas à la Maison d'Ailleurs que des créations avec des figurines ramenant quelque part aux soldats de plomb. L'électronique et la vidéo occupent ici une large place. «Avec là aussi des propositions pour une ou plusieurs personnes. Dans ce dernier cas un plateau horizontal permettant une participation collective.» Marc Atallah a voulu offrir ici une grande vitrine aux créateurs suisses, et en particulier romands. Des gens qui peinent à s'imposer sur un marché international verrouillé. «Ce handicap s'atténue aujourd'hui avec la vente en ligne.»

Zurich futuriste et Suisse éternelle

Et qu'est-ce que cela donne, au juste? Le studio veveysan Digital Kingdom offre de la réalité virtuelle sur mesure. Les Zurichois de Blindflug imaginent des situations liées aux problèmes contemporains. Dans l'exemple proposé ici, il faut traverser sans se faire tuer un Zurich futuriste devenu totalitaire. Il est aussi possible de parcourir le fond des océans avec les Alémaniques d'Okomotive. Mais attention! Nous sommes dans un univers post-apocalyptique où il faut sans cesse réparer son véhicule. Si vous souhaitez un monde plus tranquille, je vous recommande «Mundaun» des Lucernois de Hidden Fields. Nous voici en plein folklore suisse, crayonné à la main (avec un peu de 3D tout de même). Mais qui dit folklore pense toujours un peu au Diable. Il y a aussi, tout près de ces visions digitales, un Escape Room. Bien réel, celui-ci. Conçu par l'équipe de la Maison d'Ailleurs, il se présente comme une cabane dont il faut sortir à l'aide d'une tablette tactile. Déconseillé aux anxieux et aux claustrophobes...

"Mundaun" des Lucernois de Hodden Fields

Voilà. Je ne vous ai évidemment pas tout dit. Il y a 132 jeux dans la Maison d'Ailleurs. Autant dire de quoi faire plusieurs parcours initiatiques. Pas même besoin de changer pour cela de couleur! Cela dit, rien n'empêche au second tour, ou ou troisième, de passer de l'heroic fantasy à la science fiction! La métaphore de l'existence humaine changera juste d'éclairage. Il subsistera en effet toujours des règles... à respecter ou non.

Pratique

«L'expo dont vous êtes le héros», Maison d'Ailleurs, 14, place Pestalozzi, Yverdon-les-Bains, jusqu'au 14 octobre 2019. Tél. 024 425 64 38, site www.ailleurs.ch Ouvert du mardi au dimanche de 11h à 18h.


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