Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

La Galleria d'Arte moderna de Milan fait un gros plan sur les visages de Canova

Alors que l'Intesa Sanpaolo propose la totale, le GAM a monté une petite exposition spécialisée. Le décor de villa néo-classique convient spécialement bien au sculpteur.

Caroline Bonaparte idéalisée par Antonio Canova.

Crédits: GAM, Milan 2020.

C’est le retour en grâce. Normal, me direz-vous, pour un homme qui a plusieurs fois sculpté «Les trois Grâces». Durant presque tout le XXe siècle, Antonio Canova (1757-1822) a passé pour un artiste académique, et donc ennuyeux. Puis tout a changé. D’un seul coup. En 1992 (Google n’a pas su me recracher la date, mais j’ai retrouvé le catalogue), le Museo Correr s’est mis en tête d’emprunter à droite et à gauche des marbres afin de proposer une exposition consacrée au statuaire néo-classique. Et ce fut, comme le titra alors un mensuel français, «la divine surprise». Non, Canova n’avait rien de raide et de triste! Il s’agissait au contraire d’un des créateurs les plus sensuels de tous les temps. Avec lui, comme auparavant son collègue Le Bernin, le marbre finissait par ressembler à de la chair. Et cette chair adolescente, qui brillait sous les éclairages, était offerte à la vue de tout le monde. Aussi dénudée que possible. Mais défense de toucher!

Depuis une trentaine d’années, les manifestations tournant autour du Vénitien se sont donc multipliées. L’homme est devenu un gage de succès public. Avec Donatello, Michel-Ange, Giambologna et Le Bernin, il forme aujourd’hui un quintet de prestige pour l’Italie. Une valorisation sans incidence réelle sur le marché. Si l’homme a beaucoup produit (avec l’aide sans doute d’un atelier, mais nul ne veut en parler), ses œuvres demeurent depuis l’origine destinées aux collections publiques. Véritable idole en son temps, Canova a taillé la pierre pour les rois, les empereurs et les papes. Il restait exceptionnel qu’une de ses pièces se trouve à vendre. Elle suscitait dans ce cas, au début du XIXe siècle, une âpre compétition entre les riches acheteurs potentiels. Notons que le Genevois Guillaume Favre est tout de même parvenu à remporter une version de «L’Amour et Psyché» (aujourd’hui au Musée d’art et d’histoire, qui l’a piquée à la villa La Grange). Canova ne répugnait pas à donner plusieurs moutures de ses sujets les plus populaires. Ce qui fait justement beaucoup réfléchir au nombre de ses collaborateurs...

De faux jumeaux

Côté expositions, Milan fait très fort en ce moment. La ville n’organise non pas une, mais deux présentations pour Canova. Un duo que la publicité essaie de faire passer pour des jumeaux. Ce n’est pourtant pas le cas. La première est une réunion de grand prestige, dont je vous ai parlé il y a déjà longtemps. Organisée par l’Intesa Sanpaolo dans sa «galleria» à côté de la Scala avec un budget apparemment illimité (travailler avec la Russie coûte cher…), elle oppose jusqu'au 15 mars l’Italien au Danois Berthel Thorvaldsen. Une vedette qui faisait parallèlement carrière à Rome vers 1810. Leurs tempéraments divergent, même si leur inspiration peut sembler de loin la même. Difficile de faire plus glacial que du Thorvaldsen. Plus statique aussi. Du reste, ses statues sont conçues pour être regardées d’un seul point de vue, alors que son rival se révèle parfait admiré de n’importe où.

Une tête de plâtre (il y a 39 Canova en tout) dans son décor muséal. Photo GAM, Milan 2020.

L’énorme exposition montée par l’Intesa aurait pu sembler suffisante. Ce n’est apparemment pas le cas. Le GAM, un sigle cachant la Galleria d’Arte Moderna, propose en effet jusqu’à la mi-février «Canova, I volti». Le sujet se concentre par conséquent sur les visages, autrement dit les bustes. Le sculpteur en a beaucoup produit. Il y a là des «têtes idéales» (Paris, Hélène…) aussi bien que des portraits. Mais je vous rassure tout de suite! Ces derniers se sont retrouvé si flatteurs au moment de leur exécution en marbre qu’il devient parfois difficile de faire la différence. Le plâtre originel apparaît plus personnalisé. Autrement dit plus réaliste. Canova gommait ensuite tous les défauts, avec celui pour lui de rendre les modèles finalement interchangeables (1). Il n’y a rien de plus monotone que la perfection. Les orbites se révèlent en plus sans pupilles, à l'antique, contrairement aux bustes du XVIIIe siècle. D’où une fâcheuse impression de cécité.

Une villa somptueuse

Organisée par Omar Cucciniello et Paola Zatti, l’exposition n’en séduit pas moins par la qualité de sa mise en scène et de son environnement. Le décor, pour commencer. Le GAM occupe une villa néo-classique, contemporaine de Canova, qui fut notamment habitée par Eugène de Beauharnais, vice-roi d’Italie. Or, nouvelle coïncidence, ce dernier était le fils de l’impératrice Joséphine, une bonne cliente de Canova. L’enfilade des salles, les stucs des plafonds, tout répond ainsi aux têtes coupées, posées non pas sur un billot mais un socle. Les rencontres se voient magnifiées par les éclairages, parfaits.

L'Hélène de "L'Illiade". Canova a donné plusieurs versions de ce buste. Photo GAM, Milan 2020.

Mais il n’y a pas que cela! Canova ne reste pas seul. Il se trouve mis en résonance avec d’autres artistes. De véritables chambres d’écho. Certains sont des suiveurs, de Pompeo Marchesi (1783-1858) à Pietro Tenerani (1789-1869). D’autres, plus anciens, font figure de sources d’inspiration. Je citerai ainsi les créatures voilées avec virtuosité par le Vénitien Antonio Corradini (1688-1752). Il y a enfin des variations modernes. Il se retrouve a un peu de Canova après tout chez Adolfo Wildt (1869-1931), en dépit de l’expressionnisme de ce dernier. Et que serait de nos jours Giulio Paolini, né en 1940, sans son utilisation quasi vampirique des statues néo-classiques, mises par lui en miroir? Il ne manque plus ici que certains marbres sous-traités par Jeff Koons à des artisans(ou plutôt à leurs ordinateurs) de Carrare!

Un musée désert

Ne quittez par leGAM sans avoir visité les étages, consacrés au XIXe et XXe siècle. Là, dans de beaux décors des années 1800, vous verrez en prime quelques classiques de l’art italien de cette période. Segantini, Pelizzo da Volpedo, Morbelli… Vous ne risquez pas d’être dérangés. Si vous croisez un être humain, il s’agit d’un gardien. Je n’ai rencontré aucun visiteur. Bien des musées milanais connaissent un sérieux problème, inavoué bien sûr, de fréquentation. Ce sont des déserts où les œuvres ont fini par se dessécher. Alors arrosez-les d’une petite larme!

(1) J’éprouve ainsi de la peine à distinguer les sœurs Bonaparte, Elisa grande-duchesse de Toscane et Caroline, reine de Naples.

Pratique

«Canova, I Volti»,GAM (Galleria d’Arte Moderna), 16, via Palestro, Milan, jusqu’au 18 février. Tél.0039 02 884 459 43, site www.gam-milano.com Ouvert du mardi au dimanche de 9h à 17h30.

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