Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

La galerie Xippas de Genève propose des animaux vus par l'art contemporain

Prête, l'exposition n'a été ni vernie, ni ouverte. Elle est dû coup appelée à durer le temps qu'il faudra. Heureusement! Les treize artistes choisis font si j'ose dire mouche.

Un bout de la pieuvre de David Zink Yi et la pince de homard (?) de Thomas Liu Le Lann.

Crédits: Julien Grimaud, Galerie Xippas, Genève 2020.

Vous me direz que cela ne se voit pas, puisque nous les faisons disparaître en les tuant et en les mangeant. Mais tout le monde aime les animaux. Surtout sauvages. Nous leur envions peut-être une liberté que notre nombre excessif ne permet plus. L’humanité engorge la Terre. Logiquement, les humains adorent donc les représentations des bêtes exotiques ou familières. Cela vaut bien sûr pour le cinéma. Les personnes (très) âgées finissent par se gaver à domicile de documentaires animaliers à la télévision, qu’elles regardent presque en boucle. Dans les arts dits nobles, la peinture et la sculpture n’ont pas arrêté, surtout chez nous depuis le XVIIIe siècle (1), de nous montrer des chiens, des chats, des lapins ou des taureaux, ces derniers tendant cependant de nos jours à se démoder. L’Art Nouveau, vers 1900, a donné pour sa part à la part de l’ombre la part belle. Il a multiplié les pieuvres, les chauve-souris et les serpents.

1900, c’est aujourd’hui très loin. Qu’en est-il de la création contemporaine? C’est la question que s’est posée Xippas de Genève (Xippas, ce n’est pas McDo, bien sûr, mais Renos Xippas a beaucoup de galeries dans le monde). Treize plasticiens se sont vus regroupés par son directeur Pierre Geneston. La chose s’appelle «Uplift», dans la mesure où il n’y a plus de salut sans mots anglais dans la création actuelle. Il fallait bien sûr aussi un peu de jus de crâne pour ce qui reste une manifestation commerciale. Sachez donc qu’il s’agit là d’un «trope» de science-fiction. «Cette conception de l’évolution voit une espèce en améliorer une autre en lui procurant par exemple l’intelligence.» La chose trouverait sa source dans «L’île du Docteur Moreau» de H.G. Wells. Je n’ai jamais lu le livre, mais j’ai vu les deux versions cinématographiques. Je garde un bon souvenir de celle d’Erle C. Kenton en 1932 (2) avec Charles Laughton.

Origines et média divers

Les treize invités viennent bien sûr de pays différents et ils pratiquent des médiums (ou des media) divers. Certains sont très connus. Difficile, de nos jours, de ne pas savoir qui est la Portugaise Joanna Vasconcelos. Biennale de Venise, Exposition chez François Pinault. Plus près de nous un bel accroche genevois, en Vieille Ville, chez Laura Gowen. C’est la grande spécialiste du textile et du tricot. Une armée de petites mains fait du crochet pour elle du côté de Lisbonne. Xippas en montre donc une tête de taureau recouverte d’une résille blanche, dont les éléments me font penser aux macramés de ma grand-mère. Eric Poitevin est (presque) aussi connu. Le photographe français, montré naguère à Genève par Blancpain, réalise d’admirables clichés en couleurs, grandeur naturelle, de trophées de chasse et de massacres (3). Il y a de lui chez Xippas un oiseau suspendu par un fil enroulé autour d’une patte.

Le Balthasar Burkhard , trois autres bouts de la pieuvre, l'Ugo Rondinone et un des chiens d'Aline Bouvry. Photo Julien Grimaud, Xippas, Genève 2020.

Mort en 2010, le Bernois Balthasar Burckhard avait adopté la même démarche. Avec deux différences. Les sujets demeurent chez lui bien vivants. Il travaillait en noir et blanc. Le Musée Rath à Genève avait proposé son bestiaire en 1997. De cet artiste, devenu le chouchou de banques et des compagnies d’assurances suisses, Xippas propose le Rhinocéros. Autant dire que c’est grand. Autre Alémanique, Miriam Cahn est présente avec deux toiles. La Bâloise montre clairement un oiseau et, de manière plus allusive, un animal non identifiable. Un autre accent helvétique se voit donné par Ugo Rondinone, dont l’exposition «I Love John Giorno» a connu un succès retentissant en 2015-2016 au Palais de Tokyo parisien. Il s’agit d’une tête entre le bouc et le satyre. Le Genevois Thomas Liu Le Lann, né en1994 termine cette ronde nationale. Sortant du mur, il y a de lui une énorme pince rouge me semblant appartenir à un homard ou une écrevisse. Comme vous pouvez le constater, la galerie Xippas se veut aussi tournée vers une jeune production locale qui peine non seulement à se faire entendre, mais à se vendre.

La pieuvre fantastique

Je ne vais pas tout vous dire et vous décrire. Sachez que vous retrouverez ici une vedette Xippas comme le Brésilien Vik Muniz. Ou les chiens collés aux murs (il s’agit de bas-reliefs blancs, n’appelez pas tout de suite la SPA!) de la Belge Aline Bouvey. Je vais en effet termine rpar l’œuvre qui m’a tapé dans l’œil. Notez que ce dernier n’a pas grand mérite. La pieuvre de céramique découpée en morceaux (la version géante d’un plat cuisiné) de David Zink Yi remplit presque tous les espaces laissés libres au sol. C’est vraiment é-nor-me! Mais il faut dire que les tentacules, par ailleurs mortelles, ont toujours quelque chose d’infini et d’inquiétant. On pense à Victor Hugo en littérature. A Cecil B.DeMille au cinéma (4). A Hokusai avec sa fameuse estampe érotique. Zink Yi, qui est un Péruvien travaillant à Berlin, se passionne en ce moment pour les céphalopodes. Le poulpe. Le calamar. Les architeuthidae (ça, je ne sais pas très bien ce que c’est). J’ignore s’il œuvre seul, parce que sa sculpture tient du tourd e force. Il faut arriver à cuire une telle pieuvre, qui s’appelle sobrement «Untitled»!

Quand j’ai vu Pierre Geneston, lundi 16 mars, il savait que l’exposition n’ouvrirait pas. Il imaginait encore des visites individuelles. Depuis, tout a changé, mais… Juste à côté, le Vydia Gastaldon de la galerie Wilde (ex-Bärtschi) se travers les vitres. Mais qu’on se rassure! Si les vernissages communs des Bains se sont vus annulés le jeudi 19 mars, il y aura (sans doute) ceux de fin mai. L’association comptera simplement une édition de moins cette année, ce que peu de Genevois remarqueront. Certains de ses collègues ont du coup un peu reproché à Pierre Geneston de «déflorer» son sujet, repoussé à mai. Un grand mot pour une petite affaire!

(1) Les œuvres antérieures, dont le merveilleux Jacopo da Bassano du Louvre,réalisé vers 1580, représentant deux chiens constituent souvent des portraits d’animaux bien précis.
(2) Il faut dire qu’il a été tourné avant la promulgation du Hays Code pour la censure de 1934.
(3) Un massacre est aussi une forte tuerie d’animaux dans une chasse.
(4) «20 000 lieues sous les mers», pour Hugo. «Reap the Wild Wind» (1942) (Les Naufragés des mers du Sud) pour DeMille. J’en profite pour signaler qu’il existe de ce monument du Technicolor une bonne copie sur Youtube.

«Uplift», GalerieXippas, 6, rue des Sablons, Genève jusqu’au 2 mai (la date serarepoussée d’au moins deux mois). Tél. 022 321 94 14, sitewww.xippas.com Courrielgeneva@xippas.com

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