Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

La galerie Malingue révèle à Paris l'art méconnu de Charles Filiger (1863-1928)

Lié au symbolisme et à l'Ecole de Pont-Aven, l'Alsacien a mené une vie misérable, entre alcool, drogue et mysticisme. Est ici réunie une centaine de ses gouaches.

"Devant la mer". Une pièce de jeunesse à l'inspiration encore laïque.

Crédits: Photo fournie par la Galerie Malingue, Paris 2019.

Les musées d'art contemporain font (trop) souvent un travail de galeristes. Aussi peut-il sembler normal qu'une galerie réalise à l'occasion une entreprise muséale. C'est ce qui se produit à Paris depuis deux mois déjà pour Charles Filiger. Malingue montre sur plusieurs salles, avec une mise en contexte voulue par le commissaire André Cariou, l’œuvre de cet inclassable de la peinture française. On eut logiquement imaginé cet accrochage, consacré au plus rare des créateurs de l'Ecole de Pont-Aven, à Orsay. Mais l'institution de la Rive Gauche préfère se livrer à des exercices plus commerciaux, pour ne pas dire racoleurs comme l'actuel «Le modèle noir».

Un rien de biographie s'impose avec cet homme dont peu d'amateurs, même pointus, ont vu pour de vrai les œuvres, réalisés sur papier ou sur carton . Charles Filliger est né en Alsace, courant 1863. Il supprimera plus tard, pour un motif inconnu, un «l» de son nom. On sait qu'il arrive à Paris en 1885-86, après avoir sans doute travaillé dans une manufacture d'impression sur papier et étoffes dans sa province. Comme son père. En 1888, il se trouve à Pont-Aven, où il adopte la technique divisionniste et rencontre Gauguin, qui exprimera pour Filiger une grande admiration. Il expose en 1889 à Paris deux études remarquées par Félix Fénéon, le critique en vue, à qui Orsay rend hommage depuis le 28 mai. En 1890, Filiger s'installe au Pouldu pour quinze ans.

Considéré comme mort

Jusque là, tout va bien. Nous restons dans une sorte de normale pour un indépendant remarqué par les élites culturelles (Symbolistes, Rose+Croix...) de la fin du XIXe siècle. La machine a en fait commencé à s'enrayer. Notre homme vit dans la misère. Il boit et consomme de l'éther, la drogue de l'époque, ou du véronal. Un mécène se présente pourtant. Le comte Antoine de La Rochefoucauld lui verse une petite pension. En 1904, il lui faut pourtant quitter l'hôtel du Pouldu, devenu trop cher. C'est le début d'une errance de dix ans. Sa situation matérielle et morale devient telle que l'artiste cherche à se faire interner dans un asile d'aliénés, puis à entrer au couvent. Pour le monde intellectuel, il a disparu. Certains, déjà, le croient mort.

"Christ au tombeau". Entre 1892 et 1895. Photo fournie par la Galerie Malingue, Paris 2019.

En 1915, après des moments épouvantables, un accord est trouvé entre ce qui reste de la famille du peintre et la famille Le Guellec. Elle le prend en charge à Plougastel. Filiger s'éteint à Brest en janvier 1928. Son décès passe inaperçu, si longtemps après sa disparition du monde de l'art. Le Salon des Indépendants lui a dédié une exposition posthume deux ans plus tôt... Fin de l'existence terrestre de Filiger, dont l’œuvre, commencée sous le signe du symbolisme, tendance résolument mystique, a peu à peu viré vers des recherches cousinant avec celles des artistes bruts. La chose éclate avec ce que l'on appelle dans l'exposition de la Galerie Malingue les «Notations chromatiques». Des dessins gouachés ronds, où les formes figuratives se décomposent en petits triangles multicolores.

Redécouvert par André Breton

On aurait du coup pu imaginer que la redécouverte de Filiger émanerait de Jean Dubuffet. Ce dernier se met à la fin des années 1940 en quêtes de créateurs marginaux, dans l'intention de faire connaître au public d'autres inventions que celles des artistes patentés. Drogué, alcoolique, errant, misérable et mystique, notre homme remplissait toutes les cases voulues. Sans doute avait-il le tort d'avoir participé à certains mouvements reconnus de son temps. C'est donc André Breton qui s'intéresse à l'oublié après son retour d'Amérique, à la fin des années 1940. Le surréaliste va cependant moins écrire sur Filiger que le collectionner, traquant ses réalisations dans les petites ventes bretonnes. Les photos de son appartement de la rue Fontaine montrent nombre de Filiger, accrochés bas sur les murs (une cloison a été transportée telle quelle au Centre Pompidou), sous des sculptures eskimo ou océaniennes. Elles se retrouveront inscrites dans la fameuse vente aux enchères de 2003.

Cet adoubement par le pape du surréalisme offre du bon et du mauvais. Il estompe le caractère essentiellement chrétien de la production chez Filiger. Ce dernier s'est nourri de tout, des calvaires bretons aux images pieuses en passant par des réminiscences plus savantes. Ce sont de toutes manières les Vierge, les Christ et les saints qui dominent sa création, même s'il y a aussi quelques paysages ou de rares portraits, dont bien sûr celui d'Antoine de La Rochefoucauld. Maurice Denis, que Filiger a rencontré une seule fois en Bretagne, n'est pas si loin que cela dans cette inspiration sentant bon l'eau bénite.

Un catalogue exemplaire

Il reste exceptionnel de découvrir autant de pièces de ce créateur rare réunies. Le tout sans but commercial. La plupart d'entre elles, alignées sur les cimaises de l'avenue Matignon, sont des prêts venus de privés et de quelques institutions publiques. La Galerie Malingue apparaît vaste. Beaucoup de Filiger se révèlent en fait bien plus petits que je ne le pensais, après avoir vu des photos. Le magnifique catalogue, rédigé par un collectif d'auteurs allant d'André Cariou à David Jumeau-Lafond, ne numérote pas les œuvres. Il doit cependant en avoir une bonne centaine, dont les jalons essentiels. Pour une fois, la presse française l'a d'ailleurs compris. La manifestation a bénéficié d'une large répercussion, tant dans les quotidiens que les magazines. Filiger fait pourtant partie des austères. Des secrets. Des difficiles. Des compliqués. Surtout après 1910. On peut donc à juste titre parler de révélation. Un mot par ailleurs très religieux...

Pratique

«Filiger», Galerie Malingue, 26, avenue Matignon, Paris, jusqu'au 22 juin. Tél. 00331 42 66 60 33, site www.malingue.net Ouvert le lundi et le samedi de 14h30 à 18h30. Du mardi au vendredi de 10h30 à 12h30 et de 14h30 à 18h30.

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