Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

La galerie Grand Rue propose à Genève l'Egypte et la Terre sainte selon David Roberts

En 1838, l'Ecossais débarque à Alexandrie. Il ramènera de ses expéditions des images éblouissantes de Louxor, du Caire ou de Jérusalem que popularisera la lithographie.

Baalbek, avec la fameuse pierre en équilibre instable.

Crédits: Galerie Grand Rue, Genève 2020.

Une fois les glaciers. Une autre les volcans. La galerie Grand Rue souffle le chaud et le froid. La programmation de Marie-Laure Rondeau me fait un peu penser aux omelettes norvégiennes (1) qui faisaient la gloire des bons restaurants dans les années 1960. Rien de tel cette fois! La maison genevoise propose un accrochage centré autour de David Roberts (1796-1864). Les murs sont couverts par les gravures exécutées par Louis Hague d’après ses dessins. Il y a en même d’autres dans un grand cartable. Le grand jeu…

Louxor. Photo galerie Grand Rue, Genève 2020.

L’artiste écossais reste aujourd’hui connu pour ses vues de l’Egypte et de la Terre sainte, exécutées lors d’un long voyage commencé en 1838. C’est oublier ce qui précède et ce qui suit. Ce fils de cordonnier devenu décorateur de théâtre a d’abord croqué la France. C’était en 1824. Il a ensuite donné des images à succès de l’Espagne et du Maroc en 1832. Dans les années 1850, notre voyageur impénitent a enfin beaucoup circulé dans une Italie en voie de réunification. Il en reste d’autres lithographies, moins connues. Sans doute nourrissaient-elles peu le besoin d’exotisme des contemporains de Victoria. Rome, Florence ou Venise constituaient le but du «Grand Tour» des Britanniques de la bonne société depuis le début du XVIIIe siècle au moins.

Des lieux alors connus depuis peu

L’Egypte et la Terre sainte, alors situées dans l’Empire ottoman, restaient bien plus inaccessibles. Leur archéologie ne faisaient par ailleurs que débuter. La mise en valeur par désensablement des monuments s’accompagnait d’un certain pillage. Notez que le gouvernement de Mehemet Ali ne se conduisait pas mieux. Bien des sites jugés mineurs se voyaient sacrifiés à la modernisation du pays. Une ville comme celle que l’empereur Hadrien avait dédié à son favori Antinoüs après sa mort a totalement disparu alors. Certains lieux n’étaient par ailleurs connus que depuis peu. Petra, dans l’actuelle Jordanie, qui a tant inspiré Roberts, avait été découverte par le Bâlois Johann Ludwig Burckhardt en août 1812. Abou Simbel, en Nubie, par le même en mars 1813.

Jérusalem. Photo galerie Grand Rue, Genève 2010.

De tous ces lieux magiques, Roberts a tiré des images reflétant bien ses débuts théâtraux. Il y a là des effets scéniques éblouissants. La description demeure certes réaliste. Mais tout se voit magnifié et, mine de rien, un peu agrandi. Il s’agit d’en mettre plein la vue, en ajoutant constamment du pittoresque. Les personnages ne font pas que donner l’échelle des monuments. Ils distillent de la couleur locale, tout en faisant bien dans le paysage. Chaque personnage enturbanné se trouve juste là où il faut. La lithographie permet en plus d’ajouter des rouges et des bleus séduisants. Le Vieux Caire prend ainsi des airs de ville des «Mille et une nuits». C’est toujours trop beau pour être vrai.

Juste avant la photographie

Vous avez noté les dates. Quand Roberts débarque à Alexandrie en 1838, la photo n’a pas encore été inventée. Lorsque ses six albums totalisant 248 planches sortent de presse, elle existe et commence à régner. Très vite, des voyageurs seront munis de leur appareil à chambre pour parcourir la Vallée du Nil ou se promener à Jérusalem. Pensez à Maxime du Camp accompagnant Flaubert! Il va du coup y avoir un rappel brutal à la réalité. Les images tirées en sépia dans les années 1850 et 1860 vont refléter des pays pauvres et crasseux, aux édifices décatis. Il y a un abîme entre la Rome des paysagistes allemands ou danois des années 1820 et les clichés rapidement commercialisés des photographes professionnels italiens. Le rêve s’est évanoui et, pour ce qui est de Rome, les constructions modernes vont très vite envahir les champs se trouvant encore «intra muros».

David Roberts en 1842. Photo DR.

Il n’en reste pas moins que les lithographies d’après Roberts forment des chefs-d’œuvre du genre. Et que les contrées évoquées sont redevenues difficiles d’accès. Pensez à Baalbek au Liban ou à la Moyenne Egypte. Et puis les années ont passé... L’exotisme se situe de nos jours aussi bien dans le temps que dans l’espace. Ajoutez à cela d’habiles distorsions visuelles, que l’Ecossais a appris de ses contacts avec son aîné Joseph Mallord William Turner (qu’il connaissait personnellement). Il est du coup à nouveau permis de rêver.

(1) Une omelette norvégienne, préciserai-je pour les jeunes générations, comporte une glace recouverte de blancs d’œuf battus. Le tout est mis quelques instants à peine dans un four brûlant.

Pratique

«David Roberts», galerie Grand Rue, Genève, jusqu’au 31 octobre. Tél. 022 311 76 85, site www.galerie-grand-rue.ch Ouvert le lundi de 14h à 18h30, du mardi au vendredi de 10h à 12h et de 14h à 18h30, le samedi fermeture à 17h.

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