Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Focale montre à Nyon le photographe Gilles Caron, mais cette fois en couleurs!

Les kodachromes du Français, mort à 30 ans en 1970, sont présentés dès maintenant. Le Château de Nyon proposera une seconde exposition Caron dès le 17 octobre.

L'affiche du film de Mariana Otero, projeté dans le cadre de l'exposition.

Crédits: DR.

Il a réussi à devenir un mythe. Auréolé du prestige de «ceux qui meurent jeunes», Gilles Caron (1939-1970) a fait mieux que de rester simplement visible un demi siècle après sa disparition au Cambodge des Khmers Rouges en 1970. Il a quitté le statut, souvent jugé mineur, de photographe de presse afin d’intégrer les collections d’art. Son œuvre a dû pour ce faire changer de taille, et surtout de prix. Aux tirages originaux, un peu plus grands qu’une carte postale, ont depuis longtemps succédé des formats de tableaux. Nous sommes aujourd’hui volontiers dans le 60 sur 80 centimètres. Numéroté, bien sûr! Il existe aussi des versions en Cibachrome, ce qui fait toujours très chic. Comptez alors dans les 12 000 euros la pièce. La Fondation créée après son décès, puis les galeristes ont bien fait leur travail.

La première fois que les Romands ont vu Gilles Caron, c’était il y a bien longtemps à l’Elysée. L’homme faisait partie des fournées que Charles-Henri Favrod proposait dans son «musée pour la photographie», alors en plein essor. Il y avait là les cinq ou six grandes années de production de cet ancien parachutiste pendant la Guerre d’Algérie. Le spectateur s’étonnait de la diversité des sujets traités par celui qui avait fait partie de l’Agence parisienne d’information sociale (Apis), avant de participer en 1966 à la création de Gamma sur la recommandation de Raymond Depardon. Une alternative française à Magnum. Pour Gamma, Caron va certes «couvrir» les grands conflits en cours, de la Guerre des Six jours au Biafra nigérian en sécession (qui se souvient encore de la famine effroyable née de cette lutte?) en passant par l’Irlande du Nord. Mais, entre deux départs pour d'inquiétants lointains, il lui arrivera de suivre à Paris les tournages d’Alain Resnais et de François Truffaut, les enregistrements des «idoles» de la chanson ou les défilés de mode. Les gens de Gamma restent, à l’instar de certains médecins, des généralistes.

En galerie à Genève

Depuis l’Elysée (1), les Genevois ont retrouvé Gilles Caron aux Bains. Basée à Lancy, sa Fondation était reflétée par Marc Blondeau, qui le montrait au 5, rue de la Muse. Nous étions alors avec un photographe si ce n’est muséifié, du moins adapté au goût des collectionneurs. Des gens supposés avoir l’estomac solide. De la Prague réprimée par les communistes aux incendies de Londonderry, les sujets se révélaient plutôt difficiles. Il n’y a pas d’esthétisme, chez Caron, qui montrait à l’intention des lecteurs de journaux les choses telles qu’elles sont. C'était quelque chose de presque brut. Du document. L’amateur ne retrouve aujourd'hui pas chez le Français la splendeur un peu funèbre des tirages de l’Américain James Nachtwey ou le sens aigu de la composition picturale de l’Anglais Don McCullin. Caron donne à voir sans jamais filtrer. Ni montrer sa patte. Il s’efface derrière le sujet.

L’actuelle exposition Caron se tient à Nyon. Elle occupe un petit espace en sous-sol de la galerie Focale, le plus ancien lieu en activité du 8e art en Suisse. Pour une fois, un événement offert à cet endroit bénéficie d’une véritable mise en scène. Il y a d’immenses tirages en noir et blanc, collés en plein aux murs. Sur ceux-ci se trouvent encadrées, des images en couleurs. Un stock de kodachromes inconnus est en effet remonté à la surface. Les sujets se révèlent souvent les mêmes que ceux déjà connus. Gilles «doublait» ses prises de vue, la presse passant volontiers dans les années 1960 à la polychromie. La pellicule a hélas vieilli. Elle présente parfois des dominantes rougeâtres involontaires, même si le Kodachrome a mieux tenu le coup de l’Agfacolor et surtout le Ferraniacolor.

Moins lisible

Dans ces conditions, il est permis de préférer la version canonique. Le noir et blanc apparaît en outre plus synthétique et plus contrasté. Donc plus immédiatement lisible. Le portrait célébrissime de l’enfant biafrais squelettique perd en couleurs de sa force et de son impact. Difficile maintenant de distinguer la figure émaciée du paysage. C’est triste à dire, mais les incendies rougeoyants de Londonderry forment un meilleur fond d’où peuvent se détacher les soldats britanniques. Certaines images, comme celle de la modernisation du métro ou d’un Conseil des ministres apparaissent par ailleurs assez anodines. La «Sélection» de Focale ne fait en réalité que compléter nos connaissances.

Focale n’est pas bien grand. Vous le savez sans doute. C’est pourquoi l’accrochage actuel va connaître une suite, ou plutôt une prolongation. Gilles Caron sera également présent au Château dès le 17 octobre. Il y restera jusqu’au 15 novembre, soit deux semaines après la fermeture de la présentation de Focale qui se trouve, heureux hasard, place du Château. Tâchez si possible de passer durant les quinze jours en commun. Les deux accrochages sont faits pour se répondre!

(1) L'Elysée a aussi montré en 2010-2011, les tirages donnés au musée par la Fondation Gilles Caron.

P.S. Les images illustrant à l'origine cet article ont été enlevées à la suite d'une demande formulée par la Fondation Gilles Caron.

Pratique

«Gilles Caron, Sélection», Focale, 4,place du Château, Nyon, jusqu’au 1er novembre. Tél. 022 316 09 66, site www.focale.ch Ouvert du mercredi au dimanche de 14h à 18h.

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