Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

La galerie Andata/Ritorno fête à Genève ses 40 ans en sortant un gros ouvrage très illustré

Le "Livre d'A/R 2" propose un choix d'une centaine d'expositions sur les 330 montées par Joseph Farine. Il y aura une petite célébration le jeudi 2 septembre.

Joseph Farine et les piles de livres.

Crédits: Photo DR fournie par Andata/Ritorno.

Il n’y aura pas de bougies. Aucune fille à moitié nue ne sortira d’un gâteau d’anniversaire. Et l’on ne s’embrassera pas tous, puisque ce n’est pas vraiment l’année pour cela. Andata Ritorno n’en va pas moins fêter ses 40 ans d’activité, le jeudi 2 septembre. Il se lira de petits discours. Sami Kanaan, notre ministre (municipal) de la culture, a promis d’en prononcer un. Le magistrat le peut. Ce n’est pas tous les jours qu’une galerie tient le coup pendant quatre décennies. A Genève, en ce moment, je ne vois guère que Sonia Zannettacci, depuis le départ d’Anton Meier, à pouvoir rivaliser avec Joseph Farine. Mais elle fait si jeune qu’une telle fête de famille la vieillirait.

Une oeuvre de David Mach, que l'artiste anglais devrait réactiver en 2022. Photo  Jacques Berthet, fournie par Andata/Ritorno, Genève 2021.

Dans l’espace en forme de «loft» de la rue du Stand, il n’y aura aucune œuvre aux murs jeudi prochain. Ni ailleurs du reste. Sur le sol, dessinant en relief les chiffres 4 et 0, s’imposeront des piles de cartons. Ils contiennent le second volume du «Livre d’A/R». Un florilège photographique des quelque 330 expositions proposées par la galerie. Un lieu dont Joseph Farine vante la lumière suivant la trajectoire du soleil (quand il y en a). Les taches lumineuses courent alors sur le sol, modifiant sans cesse la perception des pièces présentées. Elles rendent l’endroit vivant. Un antidote aux galeries éclairées au néon, comme des couloirs d’hôpital. On a trop mis l’art contemporain, que défend depuis toujours Joseph Farine, sous perfusion.

Artistes emblématiques

Afin de rendre compte de quarante décennies d’activité, il a bien sûr fallu trier dans les archives d’une galerie ayant a toujours su documenter son travail. «C’est difficile pour nos premières années», explique Joseph Farine. «Nous utilisions à l’époque des diapositives. Elles ont vieilli, ou se révèlent un peu floue pour les imprimeries actuelles. Le livre est parti en tenant compte du matériau de qualité disponible.» Il n’en demeure pas moins qu’il fallait présenter les installations marquantes et les artistes emblématiques d’Andata/Ritorno. «Il devait y avoir David Mach, dont j’ai monté l’une des toutes premières expositions, mon vieux complice Gianni Motti, Carmen Perrin, qui a inauguré l’espace actuel rue du Standen 1983, ou le salon-lavoir installé ici par Guillaume Bijl deux années plus tard. Il avait estomaqué le public à l’époque.»

Le mur de séparation cassé par Gianni Motti en 1994. "Un geste radical". Photo P. Cuenet, fournie par Andata/Ritorno, Genève 2021.

Il n’y a cependant pas que des chocs frontaux dans le livre, qui reflète plus de cent expositions allant du transfert de la galerie depuis la Servette en 1983 à aujourd’hui. «Il retrace aussi le compagnonnage fidèle que j’ai pu mener avec certains artistes comme Jacques Monory, Walter Schmid ou Bernard Moninot.» Un Moninot aujourd’hui sollicité par les grandes fondations d’art contemporain. Le dialogue se noue alors entre ceux qui créent les œuvres et celui qui les met en scène. Les premiers représentent aujourd'hui beaucoup de monde, puisque Andata/Ritorno (en comptant quelques «collectives») a présenté 380 créateurs différents. «J’aurai montré beaucoup de Genevois. La création locale est riche, et elle manque cruellement de lieux où elle puisse se voir montrée.» D’où des disparitions inexpliquées. Que sont devenus bien des gens un jour montrés par Joseph Farine? Mystère. «Je resterais parfois incapable moi-même de vous le dire.»

Un laboratoire

Andata/Ritorno, à qui la Ville accorde une subvention infime, constitue du coup un îlot de résistance au rouleau-compresseur des grandes galeries internationales à succursales multiples. «J’ai très vite parlé d’un laboratoire. A l’époque, le mot s’utilisait peu, alors qu’il commence à se galvauder.» Les expositions de Joseph Farine constituent ainsi des œuvres expérimentales, dont la finalité dernière n’est pas la vente au plus offrant. «La plupart des installations présentées ici demeurent invendables, et je le sais très bien.» Ces actes gratuits se déroulent dans un lieu gardant de plus un étroit contact avec la littérature et la poésie. Soirées littéraires. Le galeriste n’est pas un fervent du seul Marcel Duchamp (au point de nommer un petit espace à l’entrée «Etant donné»). Il révère aussi Rimbaud, Lautréamont ou Breton. Un homme de références.

Le salon-lavoir installé par Guillaume Bijl en 1985. Photo Jacques Berthet, fournie par Andata/Ritorno, Genève 2021.

Le livre oblong qui vient de sortir marque aussi son intérêt pour une histoire proche. «J’ai demandé à Marie-Hélène Brou, qui a écrit un grand texte liminaire, de raconter l’histoire des galeries genevoises d’art contemporain. Les recherches manquent de ce côté-là. La documentation fait défaut. Des mémoires se perdent. Tout sombre dans l’oubli.» C’est l’occasion pour le lecteur de retrouver ou de découvrir des noms oubliés. Ils avaient pourtant marqué le paysage culturel local il y a quarante ou cinquante ans. «Une époque incroyablement différente, dont je suis un survivant.»

L'aventure continue

Réalisé et imprimé à Genève, ce qui devient une rareté, le «Livre d’A/R 2» a été tiré à 700 exemplaires. «Le premier volume, en 2018, l’avait été à 500 et tout s’est vendu en deux ans.» De quoi espérer un jour l’édition de cinquantenaire? «Là, ce serait aller trop loin dans les spéculations sur l’avenir.» Reste que l’aventure, car c’en est une, continue. Prochaine exposition le jeudi 16 septembre dès 18 heures. Naomi del Vecchio («encore une Genevoise») présentera «Semer des pierres». «Elle a travaillé chez moi en résidence cet été. J’aime à avoir des artistes œuvrant sur place pendant plusieurs semaines. Leur travail devient l’accrochage de la rentrée.»

"Silent Listen" de Bernard Moninot en 2011. Photo DR fournie par Andata/Ritorno, Genève 2021.

Pratique

Andata/Ritorno, 37, rue du Stand, Genève, soirée le 2 septembre à 19 heures. «Livre d’A/R 2», texte de Marie-Hélène Brou, édité par la galerie, 346 pages. La fin de l'ouvrage réunit les principaux écrits de Joseph Farine présentant les expositions. Des textes personnels. Pas de simple descriptions.

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