Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

La Frick Collection déménage provisoirement à New York dans du béton brut

L'hôtel particulier construit en 1913-1914 à la 5e Avenue est en travaux. D'où le transfert dans un immeuble brutaliste conçu par Marcel Breuer en 1966.

Image de synthèse du futur Frick agrandi.

Crédits: Salldorf Architects, site de la Frick Collection.

Pour un changement, ce sera un changement! Dra-ma-ti-que. La Frick Collection va quitter à New York ses espaces ouatés, créés dans l’hôtel particulier construit 5e Avenue à New York en 1913-1914 pour le milliardaire (même si on ne comptait qu’en millions à l’époque!) Henry Clay Frick, décédé en 1919 à 70 ans. Le musée s’installe Madison Avenue dans un bâtiment brutaliste dessiné par Marcel Breuer en 1966. Ce cube de béton a déjà abrité le Whitney et le «Met Breuer». Les collections de la Frick ont dû faire place nette au chantier d’agrandissement de cette institution de poche, logée presque en face du «Met». Elles resteront deux ans dans cet environnement inédit pour elles, avant de retrouver leur «biotope» primitif. Si les travaux semblent chers (160 millions de dollars), ils devraient se révéler plutôt courts. Pensez aux dix ans prévus pour le Musée d’art et d’histoire genevois (MAH)… si tant est qu’on voit une fois se pointer la première pelleteuse.

Le jardin intérieur de la Frick Collection. Photo tirée de son site.

Le projet actuel a cependant eu de la peine à s’imposer. Au départ, la Frick, dont le fonds s’enrichit par des donations au plus haut niveau, avait prévu un immeuble de six étages planté à la place du jardin. Un jardin signé par Russell Page en 1977. Autrement dit, le top du top. La chose, qui aurait un peu évoqué la spirale conçue par Frank Lloyd Wright pour le Guggenheim, a fait hurler tant les nombreux amis de l’institution que les défenseurs du patrimoine. Un hôtel «Beaux-Arts» néo-Louis XVI, en plein New York, conçu par le Cabinet Carrère-Hastings avant la guerre de 1914 (1917, en fait, pour les Etats-Unis), il ne doit en subsister d'autre. La maquette s’est donc vu retoquée. Il a fallu repartir à zéro. On est ainsi arrivé en 2018 à l’idée moins révolutionnaire de Salldorf Architects. Une aile discrète sur l’arrière. Celle-ci respecte le bâtiment d’origine. Le jardin restera intact, comme les salons faisant un peu penser à la Wallace Collection londonienne.

Rembrandt, Vermeer et Fragonard

En attendant la réouverture, prévue autour de 2023, les collections ont donc émigré au 945, Madison Avenue, où elles se verront présentées de manière très différente. Le parcours sera chronologique. Les meubles et objet d’art se verront séparés des peintures. Le visiteur (un quart seulement de la jauge permise en temps normal) n’aura plus l’impression d’être chez un particulier, mais dans un musée à la scénographie un peu clinique. Ouverture prévue le 18 mars prochain. Ce sera une manière de voir autrement les cinq Rembrandt, les trois Vermeer ou le cycle enfin complet des «Progrès de l’amour» de Fragonard. Les dimension restreintes des salons de la 5e Avenue n’ont jamais permis de montrer dans son intégralité le cycle de peinture française le plus important du XVIIIe siècle. Certains panneaux n’étaient ainsi jamais sortis des réserves.

Le bâtiment de Breuer. Photo Metropolitan Museum of Art.

La base a bien sûr été acquise par Frick lui-même, un roi de la métallurgie lourde de Pittsburgh (la ville natale d’Andy Warhol). Il en a fait don à sa mort à la Ville de New York. La collection ne s’est pas arrêtée là, d’où les problèmes actuels. Morte presque centenaire en 1984, sa fille Helen a fait de remarquables achats, ce que lui permettait son œil d’historienne de l’art et les 38 millions de dollars or légués par son père. Se sont parallèlement ajoutées les largesses d’autres érudits, toujours dans le domaine de l’art ancien. Certains préfèrent donner ici qu’au «Met» voisin, où tout se verrait perdu dans la masse. Les petits musées ont souvent la cote chez les grands amateurs. A Paris, par exemple, dans le domaine asiatique, Cernuschi se révèle plus attractif que Guimet. La Frick possède ainsi aujourd’hui quelques 1100 tableaux de très haut niveau.

Un individu détestable

Un dernier mot. Personne ne parle à l’occasion du déménagement de Monsieur Frick père, alors que le Zurichois Emil Georg Bührle ressort périodiquement diabolisé dans la presse européenne. Et pourtant! Dans le capitalisme sauvage de la fin du XIXe siècle, il semble difficile de faire pire. L’homme faisait tirer sur ses ouvriers en grève, avec le nombre de morts que la chose impliquait. Il est responsable de l’écroulement d’un barrage ayant fait plus de 2200 victimes. La corruption des juges a empêché sa condamnation. S’il a fini à New York, c’est que l’air (il est vrai vicié) de Pittsburgh lui était devenu malsain. Il y est arrivé après qu’un anarchiste russe a tenté de l’assassiner. Mais de cela, il n’est guère question sur le site, autrement fort bien fait, de la Frick. Un musée aujourd’hui dirigé par Ian Wardropper, né en 1951. Les directeurs de musée d’art ancien ne sont pas forcément jeunes…

Ian Wardropper. Photo tirée du site de la Frick.

Pratique

Dès le 18 mars. Site www.frick.org

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