Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

La France va rendre 26 statues royales au Bénin. Pour le reste, elle compte temporiser

La décision est tombée, même si elle manque pour certains de base légale. Pour le reste, une réunion regroupera Occidentaux et Africains en 2019. Emmanuel Macron parle de prêts, d'expositions, de dépôts et de collaborations.

"Sosa Dede", entre 1889 et 1892. L'une des sculptures de bois qui seront rendues au Bénin.

Crédits: Musée du Quai Branly, Paris 2018

Suite, mais pas fin. Emmanuel Macron a reçu vendredi 23 novembre à l'Elysée les auteurs du rapport sur les restitutions à l'Afrique sub-saharienne Bénédicte Savoy et Felwine Sarr. Etaient présents le nouveau Ministre de la culture Frank Riester, ce qui semble la moindre des choses, mais aussi celui des affaires étrangères Jean-Yves Le Drian. On a palabré. Mais il en est vite sorti une décision. Celle de renvoyer au Bénin illico presto les 26 statues royales conservées au Musée du Quai-Branly, que le pays réclame officiellement depuis 2016.

Apparemment, tout est bien qui finit bien, sauf pour le Quai Branly. Les choses se révèlent en fait plus complexes. Si la presse parisienne sert comme souvent ici de simple caisse enregistreuse, «La Tribune de l'art» soulève sur le Net des problèmes réels. Le premier est d'ordre historique. La prise du général Alfred Dodds en 1892 suivait une action contre un roi béninois ayant réduit en esclavage le peuple yoruba. Mais cela, impossible ailleurs de le dire. L'histoire africaine reste avant les colons, selon l'actuel politiquement correct, un long fleuve tranquille. L'autre objection est d'ordre légal. Les œuvres n'appartiennent pas au président de la République. Il ne peut donc pas en disposer. Il y a les lois. L'une d'elles déclare l'inaliénabilité des collections muséales publiques. Il faudrait au moins attendre un vote levant en l’occurrence celle-ci!

Accord des musées?

Pour le reste, Emmanuel Macron temporise, ce que déclarent comprendre les auteurs du livre blanc. «Nous n'avons jamais pensé que le rapport serait exécuté à la lettre», ont déclaré Bénédicte Savoy et Felwine Sarr. Ces derniers se sont par ailleurs défendu de vouloir créer des «vases communicants» entre la France et l'Afrique. Le président parle donc de restitutions certes, mais aussi «d'échanges, d'expositions, de prêts, de dépôts et de coopérations.» Ils devraient se faire sous l'égide du Ministère de la culture, mais aussi de celui des Affaires étrangères. Il faudrait «l'accord des musées». A ce propos, je note l'étourdissant silence de Stéphane Martin, directeur du Quai Branly. Je veux qu'il soit fonctionnaire, comme le rappelle Didier Rykner dans «La Tribune de l'art», et qu'en tant que tel il doit garder l'échine souple, mais il aurait pu par exemple démissionner.

Durant le premier semestre, une réunion devrait regrouper, à Paris sans doute, les partenaires européens et africains. Là, je n'ai lu aucune remarque dans la presse, ni sur le Net. Emmanuel Macron n'en pousse pas moins la Grande-Bretagne ou l'Allemagne la tête la première dans le bain. Ces deux pays ne l'ont sans doute pas demandé. Ils se retrouvent la main forcée. Chacun pourra-t-il mener sa propre politique après avoir été à la même table? Or je rappelle que les collections de Londres et de Berlin (et accessoirement celles de Dresde ou de Leipzig) sont numériquement et qualitativement aussi importantes que le fonds du Quai Branly, même si elles ne concernent pas les mêmes pays d'origine.

La boîte à Pandore

«La Tribune de l'art» s'interroge aussi sur la contagion en parlant de «boîte à Pandore». L'Amérique du Sud réclame déjà beaucoup de pièces précolombiennes. Il y a l'Asie, certains objets très importants ayant déjà été rendus à la Corée. Va-t-on vider les musées, comme le craint dans une tribune du «Figaro» l'ancien ministre de la culture Jean-Jacques Aillagon pour y mettre éventuellement des copies? Le gouvernement actuel se veut rassurant, mais il y aura des pressions. Même de la part d'autres Européens. On connaît les demandes de la Grèce à Londres. Imaginez que l'Italie s'en mêle, même si ses musées, palais et églises débordent déjà de chefs-d’œuvre..

Le journal en ligne «La Tribune de l'art» termine avec une accusation grave. On sait que la pasionaria des restitutions (à part Bénédicte Savoy) se nomme Marie-Cécile Zinsou. Il s'agit de la fille d'un ancien premier ministre béninois richissime. Il existe ainsi une fondation Zinsou à Cotonou, ouverte en 2005. L'ancien palais royal d'Abomey transformé en musée frôlant la ruine, les 26 objets rendus ne pourront pas y être techniquement exposés. Le seront-ils du coup à la Fondation Zinsou? L'auteur de l'article parle des rapports d'Emmanuel Macron avec Lionel Zinsou, notamment à la banque Rothschild. Des affirmations confirmées par des articles du «Monde», de «L'Opinon» et de la presse africaine. On sait à quoi peuvent mener de telles affaires, même si la culture n'offre pas pour le public l'aspect sulfureux des problèmes de garde du corps présidentiels...

P.S. Un certain nombre de lecteurs m'ont demandé comment accéder aux articles anciens de cette chronique, le site n'indiquant de manière claire que les sept dernières contributions avec ma photo. C'est très simple. Il suffit de cliquer sur mon nom en faut de l'article. La liste apparaît alors, en allant du plus récent au plus ancien.

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