Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

La Fotostiftung Schweiz fête ses 50 ans à Winterthour en compagnie d'Ernst A. Heiniger

L'homme est très peu connu. Mort en 1993, il a cependant laissé un fonds important que la fondation est parvenue à récupérer. C'est aussi là son travail!

Un style qui correspond aux aspirations modernistes de l'époque.

Crédits: Succession Ernst A, Heiniger, Fotostiftung Schweiz, Winterthour 2021.

C’est un jubilé au sens propre, puisqu’il s’agit de bien ici cinquante ans. En 1971 naissait la Fotostiftung Schweiz, qui entendait à la fois conserver et diffuser la photographie suisse. Un travail de pionnier. Le 8e art n’intéressait pas grand monde dans notre pays, en ce temps-là. Il faudra l’exposition itinérante sur son histoire nationale, présentée à Genève par le Musée Rath, pour qu’un public potentiel se découvre après 1974. Et encore restait-il modeste et occasionnel…

Ernst A. Heiniger. Publicité pour le téléphone en Suisse. On faisait simple et efficace, dans les années 1930 et 1940. Photo Fotostiftung Schweiz, Winterthour 2021.

La Fondation a commencé par se mettre en ménage avec le Kunsthaus de Zurich. Puis il y a eu divorce à l’amiable. Elle est alors partie pour le tout nouveau Fotomuseum, qui s’ouvrait dans une ancienne usine de Winterthour. Union en séparation de biens. La Stiftung et le Museum font depuis chambre séparée. Il existe même deux sites Internet différents. Il faut dire que leurs politiques diffèrent radicalement. Le musée connaît en ce moment ce qui me semble une dérive. Son actuelle exposition sur le «How To Win At Photography» (titre en anglais, of course!) n’a plus qu’un lointain avec l’image fixe, même numérique. Elle dure jusqu’au 10 octobre. Quant à ses salles semi-permanentes, elles flirtent depuis longtemps avec l’ensemble des arts contemporains, laissant interdits beaucoup des anciens visiteurs dont je fais partie…

Politique stable

La Stiftung, elle, n’a pas bougé d’un iota, lettre grecque particulièrement fine. Elle propose ainsi, pour quelques jours encore, Ernst A. Heiniger. Si vous n’avez jamais entendu parler de lui, c’est normal, ou presque. Né en 1909, l’homme appartient aux nombreux artistes liés à la «Nouvelle Photographie», florissante à la fin des années 1920. Cet ancien retoucheur a ainsi fait partie du Werkbund Suisse. Ses reportages ont commencé dans la décennie suivante à donner des livres, le premier d’entre eux étant consacré aux «Puszta Pferde» en 1936. Ce fut l’occasion pour lui de travailler avec des graphistes novateurs (et Zurich n’en manquait pas!), puis de créer lui-même ensuite des affiches. Après la guerre, l’homme va œuvrer comme cinéaste pour Disney. En 1964, il tourne un film à 360 degrés pour l’Exposition Nationale de 1964 à Lausanne, que je me souviens d’avoir vu dans ma jeunesse. C’était alors sen-sa-tion-nel.

Ernst A. Heiniger, "Autoportrait". Photo Succession Ernst A. Heiniger, Fotostiftung Schweiz, Winterthour 2021.

En 1986, Heiniger a quitté la Suisse. Billet aller pour Los Angeles, dont il ne devait jamais revenir. L’homme était parti avec ses archives. Les films négatifs ne pèsent pas bien lourds. Le Stiftung avait ce fonds à l’œil depuis la disparition de son auteur en 1993. Ses membres, contrairement à moi, connaissaient l’artiste. Elle est arrivée à ses fins en 2014, rapatriant un ensemble qui s’est ainsi retrouvé dans ses archives. Il a fallu l’explorer et le conditionner. Rien ne va très vite dans les institutions. C’est ainsi qu’a finalement pu s’organiser l’actuelle exposition, parcourant l’ensemble de l’œuvre, des premiers travaux dans la Russie de Staline en 1929 au «Swissorama de 1964. Un petit choix, bien sûr. La galerie occupée par la Stiftung dans les bâtiments de la Grünzenstrasse n’est pas immense. Ce qui ne constitue pas forcément un mal.

Un oeuvre très honorable

Et à quoi ressemble au fait l’œuvre de Heiniger? Le côté innovateur de la chose nous échappe, si longtemps après. Les avancées du Werkbund se situent en plus parmi des avant-gardes européennes bourgeonnantes produisant un peu toutes la même chose vers 1930. Les reportages montrés ici se révèlent très corrects. Les vues de montagnes évoquent celles de bien d’autres gens à l’époque. Une grande époque. J’éprouve un peu plus de peine avec les années Disney. Bref, l’impression globale ne va pas dans le sens d’une révélation indispensable. Heiniger a fait partie d’une véritable constellation d’artistes suisse-alémaniques travaillant avant et après la guerre dans un style élégant, mais un peu froid. C’est très honorable, adjectif ô combien ambigu. Techniquement parfait, mots eux aussi terribles. Resterait encore à réévaluer le cinéaste documentaire.

Pratique

«Ernst A. Heiniger, Good Morning World!», Fotostiftung Schweiz, 45, Grünzenstrasse, Winterthour, jusqu’au 10 octobre. Tél. 052 234 10 30, site www.fotostiftung.ch Ouvert du mardi au dimanche de 11h à 18h, le mercredi jusqu’à 20h.

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