Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

La Fotostiftung Schweiz de Winterthour honore le Robert Frank des jeunes années

L'exposition part de 1941, alors que le Zurichois avait 17 ans, pour se terminer avec la sortie du livre "Les Américains". Toutes les images montrées appartiennent à la fondation.

Le tramway en Louisiane. Une image célèbre de "Les Américains".

Crédits: Succession Robert Frank. Fotostiftung Schweiz, Winterthour 2020.

Serait-ce le retour aux «fondamentaux», comme on dit dans la finance? Ou s’agit-il seulement d’un juste hommage survenant après un décès récent? Je l’ignore. Toujours est-il que la Fotostiftung Schweiz, créée de manière privée en 1971 et aujourd’hui logée (avec séparation de corps!) au Fotomuseum de Winterthour, montre Robert Frank. Il s’agit de «Memories», autrement dit de souvenirs. Lointains. De l’artiste, décédé en à 85 ans en 2019, ce musée dans le musée ne présente en effet que les débuts. L’exposition part d’une première image, tirée à 17 ans en 1941, pour s’arrêter à la sortie du livre «Les Américains». Version française en 1958, puis états-uniennes en 1959. L'ouvrage a révolutionné à la fois le 8e art et l’édition culturelle.

Tout a été dit sur Frank après son décès en septembre 2019. Tout, c’est à dire pas grand-chose. Après ses fulgurants débuts, l’artiste demeuré un peu en retrait. Photographe toujours, bien sûr, mais aussi cinéaste et plasticien. Winterthour présente ainsi plusieurs de ses moyens-métrages, de «Pull Me Daisy» à «Me And My Brother». Des œuvres marginales se situant dans la mouvance du cinéma indépendant de l’époque. Un courant qui n’a pas très bien vieilli. Il faut s’accrocher pour suivre ces bandes grisâtres, tournées avec une caméra à l’épaule. Curieusement, elles ne montraient pas une Amérique novatrice en la matière. Il est permis d’y voir les échos de la «Nouvelle vague» française, dont bien des productions ont aujourd'hui pris les rides de leur âge.

Passage à Genève

Mais avant cela, quelle progression chez Frank! Né à Zurich dans une famille juive allemande naturalisée suisse en 1946, le jeune Robert découvre la photo à douze ans. A dix-sept, il est apprenti en 1941 chez Hermann Segesser qui lui fait découvrir Paul Klee. Le peintre est mort quelques mois plus tôt au Tessin. C’est l’année du «Lac de Zurich» ouvrant l’exposition. Une image entièrement dans les gris, et sans les belles oppositions de noir et de blanc en usage jusque là. Des temps de guerre, passés dans l’angoisse par une famille israélite, datent aussi quelques vues de Genève dont celle bien connue montrant le crieur du journal «La Suisse». Frank se sent à l’étroit dans le pays, alors fortement complexé vis à vis des grandes nations. Il a des fourmis dans les jambes. Il lui faut Paris, puis l’Amérique. Il est permis de se demander si les jeunes générations pensent encore ainsi. Ou alors, les ailleurs se nommeraient en 2020 Shanghai et Berlin.

Soirée mondaine aux USA. L'image est dans la lignées des photos de bal que l'Alémanique Jakob Tuggener réalisait au début des années 1940. Photo Succession Robert Frank, Fotostiftung Schweiz, Winterthour 2020.

Frank arrive en Amérique avec ce que l’on appellerait aujourd’hui son «book». Il va chez Alexey Brodovitch, directeur de «Harper’s Bazaar», la plus sophistiquée des revues de mode avec «Vogue». Alexey l’engage. Le débutant commence par le bas, en photographiant des chaussures. Peu après du reste, le jeune Andy Warhol en dessinera aussi. Il a ensuite la permission de passer aux robes. Ses idées plaisent à Alexey. Mais Robert s’ennuie. Il pense surtout que le vêtement reste par trop lié à l’argent. Il démissionne donc. Sans rancune apparemment. Brodovitch fera partie de ceux qui le recommanderont pour une bourse Guggenheim en compagnie de Walker Evans ou Edward Steichen. Ce viatique lui permettra de mettre en boîtes «Les Américains». Pour l’heure, Frank vogue entre l’Europe et les Etats-Unis. Winterthour peut ainsi montrer le reportage sur la «Landsgemeinde» (1) en Appenzell. Las! Trop peu descriptif, ce travail sans commande se verra refusé par tout le monde.

Deux ans d'itinérance

Recommence peu après l’aventure en Amérique de 1949, dont l’éclat culturel restait au zénith en dépit du maccarthysme ambiant. Un mariage. De enfants. Et le démon de la bougeotte. Le projet qui deviendra «La Américains», entre 1955 et 1956, c’est 20 000 prises de vue (on restait encore à l’argentique et au manuel à l’époque). Puis 1000 tirages. Et enfin 90 images, dont le «chemin de fer» se fait et refait pendant plusieurs années. Les 83 œuvres subsistantes se voient publiée à Paris chez Robert Delpire, avec une couverture et des textes rejetés par Frank. L’édition anglaise, quelques mois plus tard, respectera ses vœux d’une photo en couverture et d’une préface de Jack Kerouac. Un choix logique. Le livre incarne en images la «beat generation», qui se veut à tous les sens du terme en mouvement. L’œuvre phare de Kerouac, sortie en 1957, ne s’intitule-t-elle pas «On the Road»?

Tout cela est montré de manière très claire par Martin Gasser, commissaire de l’exposition pour une Fotostiftung Schweiz dirigée par Peter Pfund. Il faut dire que l’homme n’avait qu’à se servir. En dehors de quelques planches contacts, tout appartient à la fondation. Il y a là des acquisitions, bien sûr, mais aussi la collection de Werner Zryk, un ami de Frank, qui l’a donnée à l’État fédéral. Frank lui-même a offert de très nombreux «vintages», dont chacun vaut aujourd’hui une (petite) fortune. L’artiste a ainsi créé sa collection de référence. Il était logiquement plus proche de Winterthour que de l’Elysée lausannois. Cela dit, il existe tout de même des chassés-croisés. Si René Burri a fini, avec beaucoup de conditions, en Suisse romande, Henriette Grindat, pourtant Vaudoise, se trouve à la Stiftung…

Documentation en vitrines

L’accrochage se révèle simple, mais efficace. Selon une vieille habitude, la documentation se niche en vitrines. Elles abritent des livres, les contacts et des revues, dont bien sûr «Harper's Bazaar» La chose permet de vérifier que cette dernière a été très correcte. Le nom de Frank se voit cité pour chaque image. Je ne m’étendrai pas davantage. Il est clair que cette exposition, qui devrait pouvoir rouvrir en cas de «lockdown» muséal dans le canton de Zurich. Comme je vous l’ai dit. Il n’y a quasi pas d’emprunts.

(1) Une Landsgemeinde, pour ceux qui me liraient ailleurs qu’en Suisse, est une votation populaire à main levée.

Pratique

«Robert Frank, Memories», Fotostiftung Schweiz, 45, Grünzerstrasse, Winterthour, jusqu’au 10 janvier 2021. Tél. 052 234 10 30, site www.fotostiftung.ch Ouvert du mardi au dimanche de 11h à 18h. En principe, c’est encore ouvert.

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