Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

La Fotostiftung de Winterthour fête ses 50 ans d'activités avec la Bâloise Pia Zanetti

Peu connue, la photojournaliste a percé très jeune sur le plan international dans les années 1960. Elle a vu depuis se rabougrir la presse illustrée.

Au bord de la Mer d'Aral asséchée en 1999. L'image de l'affiche.

Crédits: Pia Zanetti, Fotostiftung Schweiz, Winterthour 2021.

Tiens! Cela fait 50 ans. Je l’aurais crue plus ancienne. Ou alors plus jeune. Il y a longtemps que la Fotostiftung Schweiz n’a plus d’âge. Et pourtant… Tout a bien commencé en 1971 par «The Concerned Photographer», puisque les choses se disaient déjà mieux en anglais de l’autre côté de la Sarine. L’année suivante, la fondation (alors dirigée par Walter Binder) a frappé son grand coup. L’exposition itinérante imaginée remplissait les buts de sa création. Sauver le patrimoine photographique suisse de la destruction, puis de l’oubli. Il fallait pour cela le montrer. Ceux qui sont devenus entre-temps des seniors un peu radotant se souviennent du choc créé par la présentation dans plusieurs institutions suisses (dont le Musée Rath à Genève) de ce panorama du 8e art en Suisse depuis 1840. J'y étais. Une révélation!

New York 1963. L'une des rares images en couleurs de Pia Zanetti. Photo Fotostiftung Schweiz, Winterthour 2021.

Bien sûr, les connaissances se sont affinées depuis. Elles se sont surtout complétées De nombreux noms manquants ont réapparu aux affiches successives de la Fotostiftung. Cette dernière a fini par quitter le Kunsthaus de Zurich où elle se sentait mal, écrasée comme elle l’était par la peinture et la sculpture. Elle a rejoint en 1993 le tout nouveau Fotomuseum de Winterthour, créé dans une friche industrielle proprette. Les deux institutions n’en font pas moins chambre séparée, comme un couple distingué. Chacun chez soi. Deux sites différents. Il faut dire que l’objectif avoué n’est pas le même. La Stiftung reste par définition historique, tandis que le Fotomuseum s’aventure (et parfois s’égare, comme en ce moment avec «Dear Imaginary Audience») dans de nouvelles formes visuelles. Un de ses pieds (ou du moins un orteil) se retrouve aujourd’hui dans le virtuel. Il faudrait sans doute un troisième espace pour cela, tant le mélange des genres fonctionne selon moi de manière peu heureuse.

En compétition avec l'Elysée

En un demi siècle, la Stiftung (aujourd’hui dirigée par Peter Pfunder) a beaucoup récolté et énormément reçu. Elle y est parvenue même si elle est entrée en compétition dès 1985 avec l’Elysée lausannois fondé (ou plutôt refondé, car il y avait là auparavant un cabinet d’estampes) par le médiatique Charles-Henri Favrod. Les deux musées se sont ainsi disputé les fonds d’artistes. Les photographes cherchaient où abriter des archives souvent trop abondantes. Certains Romands (comme Henriette Grindat ou Jules Decrauzat) ont du coup fini dans le canton de Zurich, alors que des Alémaniques (dont René Burri) terminaient leur course en terre vaudoise. Il est permis de voir là une certaine incohérence. On peut aussi parler d’échanges culturels.

Angleterre 1967. Photo Pia Zanetti. Fotostiftung Schweiz, Winterthour 2021.

La Stiftung a montré et remontré au fil des décennies des noms célèbres. Il y a pas si longtemps, elle proposait un Robert Frank de plus. Pour son cinquantenaire, elle semble plutôt partie à la découverte, un peu comme on va aux champignons. Pia Zanetti, qui ouvre une année marquée par de nouveaux «lockdowns», n’a en effet rien d’une vedette. J’irai jusqu’à dire que les Romands ne connaissent guère cette Bâloise, née en 1943. Ayant difficilement trouvé un apprentissage vu son sexe (1), elle a pourtant très vite percé dans le photojournalisme. Il y avait encore, dans les années 1960, une place pour des séries réalisées en Europe, puis dans le monde entier. Alors que son champ d’action s’accroissait, Pia a néanmoins senti son espace rédactionnel se réduire. Travaillant avec son mari Guido, qui rédigeait les textes, elle devait en plus élever trois enfants. On comprendra que les cimaises de la Stiftung abritent d’elle surtout des travaux remontant aux années 1960.

Un monde perdu

Ce que nous montre Pia aussi bien dans les défilés de culture romains de 1969 (la mode italienne n’avait pas encore émigré à Milan) dans les mines de Belgique ou dans l’Espagne franquiste tient du monde perdu. Ces images conçues dans un noir et blanc sobre, sans effets superflus de cadrage ou de lumières, datent d’un temps marqué par des réalités concrètes. D’où une impression de vérité que dégage moins la photographie actuelle, où les gens sont à la fois présents et absents, tant ils semblent absorbés par une communication dématérialisée avec des partenaires invisibles. L’image restait aussi plus rare, et donc plus précieuse. Les personnes rencontrées par Pia aimaient à se retrouver pris dans l’une d’elles. On ne parlait pas de droit à l’image dans les années 1960 et 1970. Les mères auraient alors précipité leurs enfants devant l’objectif même d’inconnus.

Un rodéo à Chicago, 1967. Photo Pia Zanetti, Fotostiftung Schweiz, Winterthour 2021.

L’exposition se tient. Elle y parvient grâce au regard de Pia, que le public sent engagée. Il y a toujours un aspect social, même si nous demeurons très éloignés du discours photographique. Les tirages, souvent d’époque, sont reliés aux publications alignées dans des vitrines. Dès 1963, à 20 ans donc, Pia Zanetti paraissait dans «Die Woche», qui était alors le véhicule suisse du reportage imagé. Elle a plus tard été acceptée, ou sollicitée, par «Espresso», «Stern», «Paris-Match» (qui jouissait à l’époque d’une grande réputation), «Telegraph» ou «Neue Zürcher Zeitung». Sa manière de raconter les petits drames du quotidien, marqués par la lutte contre l’injustice» convenait parfaitement aux médias d’alors.

Présentation minimale

C’est Peter Pfunder, ici associé avec Teresa Gruber, qui a monté la première des expositions de l’année-anniversaire. Il a écrit seul le livre d’accompagnement. Inutile de préciser que la présentation reste sobre. Souvent pas de cadre, les images se retrouvant prises entre deux verres. Il est du coup permis de penser que l’ensemble manque d’éclat. Il n’y a en plus rien de spectaculaire chez Pia. J’aurais même envie de dire d’elle qu’il s’agit d’une excellente artisane de la photo. La Bâloise ne se met jamais en avant. La femme, qui a vécu à Rome et à Londres avec sa famille avant de rentrer en Suisse, se met au service de ses sujets et des gens qu’ils montrent. Autant dire qu’elle s’efface avec modestie. Cela vaut des débuts à la plus récente série montrée d’elle, au bord d’une Mer d’Aral sinistrement asséchée en 1999. Toujours en noir et blanc du reste. Pia Zanetti n’est symptomatiquement pas une femme de la couleur.

(1) C’est son frère, âgé de quinze ans de plus, qui a fini par la former.

Pratique

«Pia Zanetti, Fotografin», Fotostiftung Schweiz, 45, Grünzerstrasse, Winterthour, jusqu’au 24 mai. Tél. 052 234 10 30, site www.fotostiftung.ch Ouvert du mardi au dimanche de 11h à 18h, le mercredi jusqu’à 20h. La Stiftung montrera ensuite Ernst A. Heiniger du 4 juin au 10 octobre et «D’après nature», un panorama de du 8e art en Suisse au XIXe siècle. Cette rétrospective commencera le 23 octobre.

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