Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

La Fondazione Prada installe les rebuts de Jannis Kounellis à Venise. Une réussite totale

L'exposition dédiée au Grec, mort en 2017, propose une rencontre insolite, mais parfaite. Les restes d'un monde archaïque ou industriel se trouvent dans un palais laissant une illusion de demi ruine.

Les manteaux et les souliers au premier étage.

Crédits: Succession Jannis Kounellis, Fondazione Prada, Venise 2019.

Encore un moment de honte... Mais faute avouée est à demi pardonnée. J'ai vu l'exposition début juin à Venise. Il s'agit sans nul doute d'une des manifestations les plus réussies de l'année. La critique est unanime, et pour une fois dans le bon sens. Pourtant, je ne vous ai pas encore parlé de la rétrospective Jannis Kounellis, organisée par la Fondazione Prada. Notez que j'y aurai finalement gagné quelque chose. Je suis allé la revoir en août. L'article n'étant pas écrit, j'avais une excuse, ou un prétexte pour retourner au Palazzo Corner della Regina.

Vous ne savez peut-être pas qui était Kounellis, mort en 2017. Il s'agit, comme dans la chanson des années 1960, d'un enfant du Pirée. Kounellis a vu le jour en 1936, au moment où la nuit allait descendre sur la Grèce. Occupation italienne, puis allemande. Des années de guerre civile ensuite. Puis, alors qu'il était déjà installé depuis longtemps à Rome, la dictature des colonels. La Grèce ne reste pas pour rien le pays de la tragédie. Tout y va généralement mal, comme l'a démontré la Crise de l'euro en 2010. Bref. En 1956, à 20 ans, Kounellis émigre en Italie. Par rapport à Athènes, qui constitue alors une arrière-cour sur le plan culturel, il s'agit d'une métropole. La Cité Eternelle est en plein «boom» artistique et cinématographique. Le nouveau-venu peut y découvrir l'actualité d'Alberto Burri, de Lucio Fontana, de Piero Manzoni ou même d'Yves Klein, qui passe parfois par là.

Des débuts comme peintre

Kounellis commence par la peinture. Oh, une peinture simplifiée à l'extrême! Sans couleurs. Ou une seule. Avec juste un mot par tableau. Un signe, en quelque sorte. Puis il pique sa crise de 65 à 67. Il lui faut autre chose. Ce seront les matières brutes, ou rejetées par la société. Des rebuts. Des déchets. Mais paradoxalement des déchets dignes. Sans plastique. L'âge industriel commence à s'essouffler en Europe. Des usines vont fermer. Le travail cessera d'être mécanique. Le charbon va bientôt appartenir à l'Histoire. Le Grec s'empare donc des sacs de juste, des roues métalliques abandonnées ou des meubles vétustes, qu'il va faire cohabiter avec des montagnes des laine vierge, de poudres de café ou de restes de tissus emballés dans du plomb. Il lui arrive aussi de boucher des portes avec des pierre sèches, comme se construisaient jadis les murets les plus humbles.

On reconnaît là les modes et les méthodes de l'«arte povera», qui explose après 1970 dans les musées et galeries d'Italie du Nord. Cet art pauvre, qui séduit beaucoup les riches Milanais et Turinois, est alors commun à des artistes pourtant aussi différents que Mario Merz, Giuseppe Penone, Giovanni Anselmo, Gilberto Zorio ou Pino Pasquali. Tous possèdent un matériau de prédilection, qui les rend bien reconnaissables. Ce que ses contemporains retiendront de Kounellis, c'est le feu, généralement sorti d'une bonbonne de gaz. Un élément jugé dangereux. Au Palazzo Corner della Regina, classé jusqu'au dernier centimètre de fresque, le feu s'allume ainsi par intermittences. A heures fixes. Un peu comme les «Grandes Eaux» dans le parc de Versailles.

Installations monumentales

A part la rupture entre la peinture et les installations vers 1965, l’œuvre de Kounellis apparaît très cohérent. Il n'offre ni progression, ni régression. Difficile de dater les pièces proposées du premier coup d’œil. Or le parcours proposé sur trois étages (en comptant le rez-de-chaussée) n'est pas chronologique. Il serait plutôt analogique, ou tout simplement pratique. Les installations les plus monumentales ont bien entendu reçu la plus grande place. Elle se trouvent en général dans la galerie du premier, où les peintures murales racontent la vie exemplaire de Caterina Cornaro, la dernière reine de Chypre. C'est là que le public peut admirer les quatre lignes de déchets industriels rouillés prises entre cinq grands rails de métal peints en noir. C'est ici aussi que des sortes de containers métalliques, noirs eux aussi, semblent déborder de laine, de débris de carreaux de céramique ou de vieilles machines à coudre. Il y a aussi des manteaux et des souliers noirs posés au sol, un peu comme dans une installation de Boltanski.

Les armoires du second étage. Photo Succession Kounellis, Fondazione Prada, Venise 2019.

Moins chargé, moins baroque dans la mesure où il n'était pas voué au XVIIIe siècle à la parade, le second étage offre aussi son lot de sensations. Le visiteur remarque surtout des armoires pendant du plafond par des filins d'acier. D'énormes armoires, souvent à glace, qui ont fait la fierté de foyers italiens aujourd'hui disparus. Avec les années, le monde de Kounellis est en effet devenu le monde d'avant. Quelque chose de presque archaïque. Avec des matières finalement respectables. D'où son étrange adéquation avec le lieu. Un endroit au départ tout ce qu'il y a de plus aristocratique, mais aujourd'hui laissé savamment décati par les restaurateurs du palais. Une garde partie du succès de l'exposition tient d'ailleurs dans cette improbable rencontre entre deux mondes en perdition. Kounellis n'aurait pas produit le même effet dans l'univers aseptisé et froid créé par la Fondation Pinault à la Punta della Dogana. Il s'y serait retrouvé comme congelé par une muséographie sacralisante.

Un lieu trop peu utilisé

La Fondazione Prada tient avec cette rétrospective montée par Germano Celant (1) un nouveau succès après une présentation par trop intellectuelle et desséchée en 2018, intitulée en français «Machines à penser». C'est aussi bien que le travail sur le son dans l'art («Art or Sound») ou celui sur les œuvres déclinées en toutes les tailles («Portable Classic»). Il faut du coup regretter que le lieu demeure aussi peu utilisé par Miuccia Prda, qui lui préfère visiblement son usine recyclée dans la culture de la banlieue de Milan. Mais il faut dire qu'elle est Milanaise! Il se déroule donc à Venise à peine une grande manifestation par an. Logiquement, pour avoir une suite, il faudra donc attendre mai 2020. La manifestation répondrait alors à la Biennale d'architecture. Mais le Palazzo Corner della Regina semble toujours au bord de la fermeture...

(1) Le commissaire d'exposition superstar. Les Italiens n'ont pas digéré les 750 000 euros qu'il a exigé pour concevoir un pavillon de l'Expo universelle de Milan tournant autour de l'alimentation en 2015. Dame! Dans un pays où bien des gens gagnent 1000 euros par mois...

Pratique

«Jannis Kounellis», Fondazione Prada, Palazzo Corner della Regina, Calle de Ca' Corner, 2215, Santa Croce, Venise, jusqu'au 24 novembre. Tél. 0039041 81 09 161, site www.fondazioneprada.org Ouvert tous les jours, sauf mardi, de 10h à 18h.

Un lieu qui correspond à son contenu. Photo Succession Yannis Kounellis, Fondazione Prada, Venise 2019.

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