Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

La Fondation Vincent van Gogh montre à Arles le légendaire Georgien Pirosmani

Né vers 1862, mort en 1918, l'homme a mené une vie vagabonde avant d'être découvert par les intellectuels russes en 1912. Il y a là une quarantaine d'oeuvres prêtées par Tbilissi.

L'affiche, avec la girafe,

Crédits: Fondation Vincent van Gogh, Arles, 2019.

Il se passe beaucoup de choses à Arles, et ce n'est pas fini. Les fondations y poussent désormais comme des champignons hallucinogènes. Une chose qui n'empêche pas la ville d'hiberner. Les mois froids (et le mistral peut s'y révéler glacé!), tout semble s'y recroqueviller en attendant les beaux jours, prometteurs de touristes.

Avant cette mauvaise saison, vous avez encore le temps de visiter l'exposition «Pirosmani, Promeneur entre deux mondes», qui se déroule depuis mars déjà à la Fondation van Gogh. Un lieu dont je vous parle une fois pas an. C'est en 2014 que la version actuelle a ouvert ses portes. Sous l'aile de la famille Hoffmann, bien entendu. Luc Hoffmann, le père. Un ancien palais s'est vu réhabilité et pourvu comme il se doit d'interventions contemporaines, dont un portail de Bertrand Lavier. Il remplaçait une première mouture, plus modeste, au Palais de Luppé. En face des Arènes. Il ne faut pas oublier que l'initiative de créer une sorte de mémorial Van Gogh revient à Yolande Clergue, la femme du photographe. Elle en a eu l'idée dès 1983.

Rapports ténus

Pourquoi Pirosmani? Parce que le Georgien (vers 1862-1918) est un itinérant, comme Van Gogh. Un autodidacte. Un pourfendeur de règles. Un peintre rêvant de peindre au sein d'une collectivité d'artistes, mais qui n'y est jamais parvenu. Un marginal. A part cela, les ressemblances restent faibles, même si la Fondation s'applique à les souligner. La vie de l'un reste presque inconnue. Les anecdotes touchant sa vie participent peut-être de la légende. Il y a notamment sa passion supposée pour l'actrice Marguerite de Sèvres, venue jouer en Géorgie, pour laquelle il se serait ruiné en roses. Nous savons en revanche presque tout de Van Gogh, ne serait-ce que par sa correspondance, admirablement conservée.

"La femme au bock de bière", exposée en 1913 à Moscou. Photo Fondation Vincent van Gogh, Arles 2019.

La postérité ne connaît donc quasi rien du Georgien, découvert de son vivant comme le Douanier Rousseau et fêté de la même manière. Mikhaïl Le Dentu et les frères Zdanevitch ont vu ses oeuvres à Tbilissi, qui s'appelait alors Tiflis. C'était en 1912. L'homme avait environ 50 ans. L'année d'après, Pirosmani se retrouvait à Moscou dans l'exposition «La Cible». Il correspondait, sans le vouloir, aux canons de la nouvelle avant-garde. Pas étonnant qu'il ait été choisi par le couple d'artistes formé par Natalia Gontcharova et Mikhail Larionov. Ces derniers étaient à la recherche d'un primitivisme. Après deux siècle de «diktat» du goût occidental, la Russie aspirait depuis 1890 à un retour aux sources. Icônes. Gravures populaires. Artisanats régionaux. Ce goût Vieille-Russie avait gagné les élites, voire la haute aristocratie. Il suffit de regarder les photos de certains bals donnés à la Cour, avec des femmes habillées comme sous Ivan le Terrible.

Un oeuvre presque disparu

Cette mode Pirosmani dura peu. Qualifié d'artiste national dès 1916, cet homme sans domicile fixe, peignant contre une chambre ou un repas, va disparaître en 1917 après la publication d'une caricature jugée par lui blessante. Il mourra pauvre en 1918, alors que la Révolution fait rage pour encore quelques années. On ignore même où il est enterré. Une grande partie de son oeuvre (les neuf dixièmes pour certains) a disparu. Ce qui en subsiste est pour l'essentiel conservé au Musée national de Géorgie, d'où proviennent les tableaux présentés à Arles. Il s'agit avant tout de créations exécutées sur carton, ou sur de la toile cirée noire. Des matériaux pauvres. Pirosmani créait à la demande des images simples, immédiatement lisibles, dont beaucoup devaient pendre dans des intérieurs très modestes. Notons qu'il y a souvent là aussi de l'exotisme, comme chez le Douanier Rousseau. Le Georgien adaptait des images d'animaux qu'il n'avait bien sûr jamais vus.

Le portrait de Marguerite de Sèvres. Photo Fondation Vincent van Gogh, Arles 2019.

Si la rétrospective Pirosmani peut sembler importante, vu la rareté de ses tableaux, il fallait étoffer la manifestation (qui a précédemment passé par Vienne) avec d'autres choses. Il y a donc des correspondances modernes dans cette version provençale assumée par Bice Curiger, directrice de la Fondation depuis 2013. Toutes sortes d'artistes ont été retenus, de la Japonaise Yoshitomo Nara à Georg Baselitz en passant par l'Iranienne de Zurich Sirana Shahbazi. La pièce la plus spectaculaire est la grande table d'artistes, tant espérée par Pirosmani. Il s'agit d'une création monumentale, avec des roses bleues à l'intérieur. Une réalisation de l'architecte Tadao Ando. Une oeuvre en hommage.

Et van Gogh?

Il était difficile de faire sans Van Gogh, qui est après tout ici chez lui. Au début de l'été, il y avait ainsi six oeuvres aux murs, dont les rapports avec Pirosmani m'ont semblé pour le moins ténus. Depuis le 20 juillet, la Fondation peut cependant présenter une seconde exposition. Elle s'articule autour du «Semeur», exécuté à Arles. Une toile prêtée par la Fondation Bührle. Encore la «Zurich Connextion» de Bice Curiger, qui fut longtemps curatrice au Kunsthaus où la toile finira en 2020 (1). Lukas Gloor, en charge de la Fondation, raconte l'histoire de l'oeuvre et de ses dix propriétaires successifs. Jusqu'ici, le nom de Bührle ne me semble pas avoir fait tousser à Arles, comme il l'avait fait en début d'année à Paris. Peut-être que l'air y est plus sain.

(1) Elle y avait du reste présenté trente Pirosmani en 1995 dans une exposition intitulée «Signes et merveilles. Je l'ai vue, mais je n'en garde aucun souvenir.

Pratique

«Niko Pirosmani, Promeneur entre les mondes», Fondation Vincent van Gogh, 35, rue du Docteur-Fanton, Arles, jusqu'au 20 octobre. Tél. 00334 90 93 08 08, site www.fondation-vincentvangogh-arles.og Ouvert tous les jours jusqu'au 30 septembre de 11h à 19h, dès le 1er octobre de 11hh à 18h.





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